« Je suis venue te dire qu’il faut que l’on se quitte » (lettre à mon anorexie)

 » On a fait un long chemin ensemble. Tu es un peu comme l’amant destructeur avec qui l’on croit pouvoir avoir beaucoup de plaisir avec des conséquences indicibles ; tu es un peu comme le compagnon de l’ombre , l’ami qu’on rappelle quand plus rien ne va ; tu es un peu aussi comme le sex-friend  pas très réconfortant qu’on recontacte après une rupture. Dix années de vie commune, avec des hauts et des bas. Je te dois l’année de mes vingt ans passée dans cet hôpital ; je dois deux sondes naso-gastriques et pas mal de douleurs. Je te dois aussi cette force de vivre puisée tout au fond de ce qu’il me restait d’encore un peu chaud au fond de mes tripes. Je te dois d’avoir réussi professionnellement. Je te dois cette rage de vaincre qui m’a habitée dès que j’ai décidé de survivre. Je te dois de m’être libérée de ma mère, cet être qui me détruisait. Je te dois d’être devenue une femme, d’être devenue quelqu’un, d’être devenue moi. Peut-être que sans ce que tu m’as révélé sur moi ; je n’en serai pas là aujourd’hui. Alors c’est vrai, au départ j’avais un peu honte de notre relation ; t’as été l’ami pervers, l’ennemi et puis l’ami avec qui on fait la paix. Au fond,aujourd’hui je peux te l’avouer,  je n’ai jamais effacé ton numéro de mon répertoire. Des fois, je parcours mes contacts et je suis à deux doigts de t’appeler ; mais voilà, je sais bien qu’on a vécu ce qu’on avait à vivre ensemble ; recommencer, ce serait se faire du mal ; ce serait briser la paix.

Néanmoins, j’avais encore quelques petites choses sur le coeur à te dire. Parce que oui, je suis venue te dire qu’il faut que l’on se quitte. Je ne peux plus monter en catimini sur la balance et pleurer sur les chiffres ; je ne peux plus dépendre d’une pesée volée au détour d’un rv ou d’un lavage de mains dans la salle de bains d’inconnus ; je ne peux plus passer mes journées à compter ou à tourner comme un lion en cage parce que je n’ai pas pu sortir faire du sport. Je ne peux plus avoir envie de toi.

Tu vois, il y a des grammes qui sont plus importants que d’autres. 150 petits grammes présentement. 150 tout petits grammes durement acquis. 150 petits grammes qui prennent beaucoup de place. Qui n’ont rien de superflu. C’est avec ces 150 petits grammes que j’ai envie de vivre désormais. Lutter contre les kilos et lutter pour d’autres kilos, c’est presque une ironie de la vie…

Maintenant, il y a autre chose, une autre histoire d’amour qui prend ta place.. Non, ne sois pas triste ; tu vois c’est juste que j’ai changé ou plutôt j’ai grandi, enterré la petite fille. Je pense que tu ne me reconnaîtrais plus vraiment.

Voilà, j’ai préparé tes vieilles affaires que j’avais gardées précieusement. Je voudrais que tu viennes les chercher et que tu partes doucement, sans claquer la porte. Je te tiendrai la main ; je t’embrasserai à la volée et puis tu t’en iras sans te retourner. Tu sais bien que nous ne devons pas pleurer. »

Quand j’ai été hospitalisée pour la première fois, il y a dix ans, en unité de psychiatrie pour mon anorexie, il y avait une jeune professeure des écoles qui était là. Elle mangeait seule  en chambre avec une infirmière. Elle avait un petit garçon de dix-huit mois qu’elle n’avait eu le droit de voir qu’à partir de 41 kg. C’était au mois de janvier et elle avait passé Noël seule dans cette unité parce qu’elle n’avait pas atteint l’objectif. Pendant la semaine, elle avait obtenu le droit de manger le dessert en salle avec les autres. Je me souviens du cône glacé, de son air dégoûté contenu et j’ai ressenti exactement la même chose, quand, deux années plus tard, j’ai totalement cessé de m’alimenter. Enceinte, elle avait perdu 4 kg. Je me rappelle que son fils avait un gros problème de vue mais je ne sais pas si c’était lié à l’état de sa mère. J’avais détesté cet hôpital, détesté qu’on décide à ma place, détesté le traitement des patients.

Je repense souvent à elle depuis mon tout début de grossesse. A cette paix que j’ai signée avec mon corps. N’était-elle en fait qu’un simple armistice ?

L’alimentation est au coeur de la grossesse : toxoplasmose, listériose, vitamines, apports de ci, apport de cela, contrôle de la prise de poids. On nous inonde de prescriptions extrêmement précises sur la répartition du poids, sur la consommation de ci de cela…. Même dans la valise d’accueil, on y a droit : « Attention à la prise de poids ».

Poids à prendre, à quel moment, en quelle proportion, ni trop, ni trop peu…

STOP. Quand je me prive d’un aliment que j’aime pour cause de listériose ou de toxoplasmose ; je ressens cet étau qui se serre au fond de mes tripes. La frustration de l’anorexie et cette sourde satisfaction vicieuse de surmonter l’envie ; bref, des émotions que je croyais enfouies à tout jamais. Comment être sûre que ce que je mange est bien dépensé ? Rien ne m’angoisse plus que de ne pas décider de ce que je mange ( quand je vais en séjour ailleurs, quand je voyage, quand je dépends d’un repas que je n’ai pas préparé)

Les angoisses ont refait surface dès le premier mois… Dans le miroir, je vois ce que je ne suis pas ; envie de me dissimuler, sentiment d’être envahie, impression de promener un corps qui ne m’appartient pas. Pour une montée sur la balance et 1,5kg en 5 semaines de grossesse…. Mon IMC de départ est de 18,8,  sans effort, en mangeant presque tout ce que je veux. Deux mois plus tard, j’ai tout reperdu et même un peu plus en revenant à un poids légèrement inférieur à celui de départ. Autre angoisse : est-ce que je ne mange pas assez sans m’en rendre compte? Car oui, ne pas prendre de poids me soulage, me donne un sentiment de toute puissance alors que le sentiment de toute puissance devrait être celui de donner la vie. Bon, et puis début de quatrième mois, ça y est, j’ai repris 1,5 kg. Ces chiffres qui dansent , l’absence de contrôle. Les chiffres. Se peser : Est-ce que je suis allée aux toilettes avant ? Est-ce que j’ai bu? Est-ce que c’est le poids de mon collier ? Recalculer en fin de journée les calories ingérées ; déduire les dépenses caloriques ( métabolisme de base + grossesse + efforts physiques) ; aller sur internet pour calculer la dépense calorique induite à telle semaine de grossesse, chercher des indices sur le fonctionnement de la thyroïde, le poids de l’utérus, du foetus, du volume sanguin.

Et puis les gens …. « j’ai pris tout d’un coup, tu verras ». Sans compter celles qui se plaisent à te raconter leur prise de poids, la déformation de leur corps. Les charmantes : « Si tu grossis pas, ça ne compte pas! » « Tu le mets où ? » Les flippantes : « Si tu ne grossis pas, il va être tout petit, tout malade, tout… »

J’ai peur…. J’ai tellement peur de réfléchir à ce que je mange, peur de perdre le contrôle sur mon corps, peur de manger un truc qu’il ne faut pas, de manger trop, de ne pas manger assez, peur de devoir être alitée…

La grossesse replonge une anorexique dans toutes ses angoisses les plus profondes : – relation à la maternité – relation au corps, – contrôle et maîtrise du physique – maîtrise de l’hyperactivité – réflexion sur la composition des repas – frustration alimentaire Je regarde mes assiettes avec anxiété. Je n’ai pas l’impression de manger pour mon foetus, par plaisir : toute assiette est suspecte. Assez équilibrée ? Fraîche? Il se passe quelque chose dans mon corps sur laquelle je n’ai aucune prise; c’est lui qui décide si je suis fatiguée, si j’ai mal, si le foetus reste ou s’en va. Est-ce que l’amour peut vaincre les démons? Est-ce que je suis aussi un embryon de mère assez aimant pour être aussi tourmentée ? Pourtant, j’aime ce petit arrondi qui se dessine sous mon nombril, les seins plus lourds. le plus dur, c’est vraiment la perte du contrôle, des chiffres, de l’appétit, du corps. J’ai tout de suite évoqué mon parcours avec la sage-femme. Elle ne m’a pas fait la morale, ne m’a pas mise en garde. Elle m’a juste laissé m’exprimer. Elle m’a dit que j’étais capable d’expliquer, de mettre des mots et que je serai capable de demander de l’aide si j’en avais besoin. J’ai encore un peu honte de mon hyperactivité ; mais je sens que dans mon esprit l’amour que je ressens pour mon futur enfant est plus fort que les restes de la maladie. Pourtant, hier, en allant marcher 8km, une douleur sous l’utérus ne m’a pas arrêtée et j’ai beaucoup culpabilisé à cette idée. J’essaie de multiplier les petites marches rapides pour compenser les grandes marches auxquelles je m’astreins deux fois par semaine. De l’extérieur, personne ne remarque rien. Je suis juste la petite nana enceinte, sportive et menue, qui mange correctement et qui continue à s’entretenir. Mais moi, je sais que ça n’est pas ça. Lundi, je me pèse. Entretien du 4e mois. Et j’ai presque autant peur de ça que de ne pas trouver le coeur de mon enfant. La faim, la nourriture, la frustration, le poids, l’envie. Je suis venue te dire qu’il faut que l’on se quitte. Je suis venue te dire qu’il faut que l’on se quitte. Je suis venue te dire…