Le blues de la fin de l’année

Je suis là, assise dans l’herbe, sous les effluves mêlées du faux-acacia et du tilleul.
C’est la fin de l’année scolaire.
Un cycle qui se meurt. Neuf mois qui s’en vont, comme neuf autres mois qu’il faudra bientôt quitter aussi.

Ils sortent de la salle d’examen. J’entends crier « Madame ». Mes Terminales viennent parler philosophie ; je les encourage ; je leur parle d’Histoire-Géographie ; ils sourient.
Ils étaient géniaux mes Terminales.
Pourtant, on m’avait dit  » « Tu verras ». J’ai vu et je les ai adorés.
J’ai adoré mimer De Gaulle bouter les Anglais hors de la CEE et Giscard d’Estaing à un repas chez un Français moyen.

Au loin, les collégiens se balancent des noms d’oiseaux, le haut-parleur grésille dans la cour et le vent tourne vainement les pages de l’essai d’Elisabeth Badinter que je lis assidûment.

L’air a le goût de la nostalgie, cette petite et ténue pesanteur à la pointe de l’estomac.
Là-bas, mes Terminales rient et s’éloignent, inexorablement, sans se retourner.
Demain, nous nous reverrons, deux fois encore. Je suis « de sujet » et de surveillance, ensuite,  pendant leur épreuve de mathématiques.
J’aurais aimé être là pendant leur épreuve d’allemand, eux qui faisaient traîner les séances d’histoire en longueur pour ne pas aller à ce cours…

La soledad comme disent les Ibériques.
En musique de fond, dans le coin de mon esprit, Le Temps des cerises, que j’ai fait découvrir à mes Premières.

Je ne regrette rien de mes quatre mois d’internat, dans huit mètres carré. Cette année, j’ai accepté d’être dé-zonée et j’ai enfin pu exercer mon métier plus de quinze jours d’affilée, accompagner des élèves, me sentir utile et attendue.
J’ai compris que j’aimais cette itinérance, que peu à peu, elle était devenue constitutionnelle. J’imagine difficilement me fixer quelque part désormais. J’ai pris goût à cette double vie, à fuir du lundi au vendredi de mes soucis du quotidien, à corps perdu dans mon métier.
Rien ne m’a manqué.
Si ce n’est peut-être un chat.
Parfois, j’ai peur de ce penchant pour l’exil.

Je devrais sans doute être heureuse de toucher du doigt ce repos, enceinte de sept mois.
Mais je ne vois que la fin de cette année. Je crains de ne pas avoir de poste l’année prochaine et de devoir encore écumer la salle des professeurs de mon établissement de rattachement.
Je n’aurai pas été en arrêt une seule fois cette année en dépit de mes essais et de ma grossesse, mais on m’a fait comprendre que mon congé maternité allait poser problème sur une mission dont on m’a gentiment écartée pour y mettre une collègue en fin de carrière pour un an. Ca arrangeait tout le monde paraît-il…. Parce qu’en plus, vilaine que je suis, j’ai reporté trois semaines de mon congé pré-natal en congé postnatal et je compte profiter de vingt-huit jours supplémentaires de complaisance en raison de l’allaitement… J’aurais dû me taire, plutôt que d’être honnête.

Avril, mai, juin sont mes mois préférés. Ce sont les mois où les jours s’allongent. Quand vient la moisson et les petites cerises aigres, ça prend des airs de crépuscule déjà.
Toute cette ébullition, toute cette énergie dépensée et peut-être dans quelques semaines plus rien professionnellement.
La nostalgie me donne la nausée plus tôt que prévu cette année…