Allaiter dans l adversité

Je pensais qu allaiter allait de soi.
J ai pris ma carte à la Leche League.
Je suis allée aux réunions.
J’ai engrangé les informations sans aucune crainte.
Allaiter était vraiment une détermination. Je rêvais de ce que j imaginais être un corps à corps quasi mystique avec la chair de ma chair.

Puis A.est né.
Après un accouchement compliqué et une césarienne, il ne téte pas.
Je n’avais pas prévu la césarienne, la séparation post naissance et… le bébé qui ne parvient pas à téter.

Première « tétée « : 3 personnes au dessus de moi, je suis groguie, je ne peux pas bouger et on presse déjà mon sein tout en me pressant moi et A. sur l’urgence de la situation.
Car A. fait des hypoglycémies et on lui donne des compléments:  » Pas de biberon « . Je me répète, j insiste lourdement.  » Oui, mais vous êtes trop fatiguée. » On opte pour la cuillère puis la tasse. J essaie de montrer que je maîtrise mon sujet.
Ce complément est un déchirement.
Oui, c’est idiot.

La montée de lait s ajoute aux autres douleurs, doutes, frustrations.
J ai mal, aux seins, au dos, au ventre, j ai perdu plus de 10kilos et j ai une anémie assez importante. Le lait coule en permanence de mes seins tendus, on me pose des compresses d osmogel, on m aide à exprimer un peu de lait. Je pleure dans la salle de bains (après mon accouchement épique, je me trouve un peu ridicule).
Mon corps m est devenu étranger, si faible.
Je tire mon colostrum puis le lait avec un vieux tire-lait. On entre dans la chambre comme dans un moulin à vent, alors que je suis branchée au tire-lait. Même les visiteurs voient mes seins dans le couloir.
C est la désillusion.
Donc c est cela la maternité.
Accouchement très éloigné de ce que j avais projeté et allaitement qui est en train de m’échapper.
Mon fils est superbe, je l’aime mais je suis trop fatiguée pour le réaliser.
Je suis passée à côté des premiers jours.
Peut-être ma seule grossesse pour cette découverte brutale de la maternité.
Quand je marche essoufflée dans le couloir, quand je donne le bain, je trouve toutes les mères meilleures que moi, plus belles et plus épanouies.
Je culpabilise pourtant: il est si parfait, j ai presque retrouvé ma silhouette, mais de quoi je me plains ?

Chaque sage-femme ou auxiliaire de puériculture a un avis sur la prise de sein de A. On peut s acharner sur mon sein de longues minutes, A.pleure. Il glisse sur ces seins trop gonflés. On me repropose même le biberon, comme une évidence.
Stop.
Je ne veux plus qu’on force mon bébé à prendre le sein.
Je donne mon colostrum puis mon lait à la tasse sans demander d’aide. Je décide de poser A. au maximum sur moi, même si ma césarienne me gêne beaucoup. Il joue avec le sein quand il est calme. Je joins ma conseillère en lactation, je m’accroche, je veux allaiter. Le quatrième jour, une auxiliaire et une sage femme bidulent un DAL avec une sonde. Je ne les remercierai jamais assez.
Nous pratiquons le DAL au doigt.

http://www.lactissima.com/a-tire-d-ailes/une-solution-meconnue-au-refus-du-biberon/

Ce système sauvé mon allaitement puisque A. ne tétera pas avant ses trois semaines.
Que de doutes et de fatigue, d’envies de renoncement.
Toutes les deux heures, jour et nuit,  je tire mon lait que je donne à la demande avec la crainte de ne pas tirer assez ou à temps et celle de voir ma lactation baisser. ( entre temps. D. s est fracturé l épaule et je gère donc tout toute seule).
Ma sage-femme est soucieuse quant à mon état de fatigue. La moindre annonce de poids qui stagne me submerge d’angoisse, malgré les propos rassurants.
Si je n avais pas eu de soutien, de ma sage-femme et de ma conseillère en lactation,  j aurais sans doute tout balancé. Ou bien je me serais retrouvée à l’hôpital.

Il y a les gens qui ne comprennent pas que j insiste, mes seins sont trop petits, je suis trop mince, trop fatiguée, mes mamelons trop plats…
Et puis un jour…
Après trois semaines, un matin pendant que je me préparais, A. grognait un peu.
Allez, on essaie.
Je prends A., je m’assieds au bord de la baignoire. Le voici qui prend le sein. C’est notre toute première vraie tétée sous la lumière glauque de la salle de bain. Je pleure de joie.
Je suis aussi un peu inquiète. J’ai trois biberons d’avance dans mon réfrigérateur. Est-ce que je dois encore tirer mon lait?
Est-ce que nous sommes vraiment sur la bonne voie?
A chaque pleurs, D. me fait remarquer qu’il n’a peut-être pas assez au sein.
L’entourage ne se rend pas compte mais il est très rarement encourageant dans ces circonstances. Mais je persiste. Cela n’empêche pas les doutes, je fouille le net et j’allaite à la demande (là aussi tout le monde a un avis sur la fréquence des tétées…) en me fiant aux fiches de La Leche League.
J’aime voir le visage repu de mon fils et le lait qui coule à ses commissures.

Je revis.
Enfin, je peux sortir et je prends confiance en ma maternité.

Mais bientôt, les crevasses arrivent. Que dis-je, ce sont des ornières, des fossés, des gouffres.
Inconsciemment, je repousse le moment de la tétée parce que je hurle de douleur. Je pense même que je vais perdre un bout de mamelon.
Là, encore, j’insiste. Cela va passer forcément. Tout passe.
Je mets de la crème Melectis et puis j’achète un tube de lanoline des laboratoires Lansinoh, j’applique des coquillages d’allaitement et la nuit, je laisse mes seins à l’air.
Là encore, il m’a fallu pas mal de soutien.

A. a aujourd’hui six semaines mais les crevasses commencent à se résorber. L’allaiter est devenu une joie. Nous pratiquons toutes les positions et tout semble enfin se réguler. Il a pris 800 grammes en vingt jours. Je me repose enfin.
Voilà, je découvre ce que je voulais de l allaitement: m’arrêter sur un banc et nourrir mon enfant, le voir s’accrocher à mon sein.
Et puis apprendre à aimer. Non, mère ne suppose pas un attachement inné à son enfant, ce qui est assez déroutant quand on a expérimenté un long désir, il y a une forme d instinct mais l’amour se construit.
Nourrir au sein, et y parvenir, m’a aidée à me construire comme mère: il existe une sorte de symbiose, un langage biologique invisible entre lui et moi, que je perçois maintenant après six semaines et depuis que je me fais confiance. Il faut apprendre à lâcher prise et à se fier au cerveau reptilien. Celui qui t’indique que ton enfant a faim 10 minutes avant ses larmes même en son absence.
Ce fourmillement dans tes seins.
L’odeur de sa peau qui remplit ta poitrine.
Son apaisement quand il dort contre le sein.

Il y a une grosse contradiction dans la prise en charge de l allaitement en France aujourd’hui. On ne peut pas le promouvoir en étant aussi ignorant de ce qu il implique ou en restant sur les bases de l’alimentation par lait industriel.
Toutes les trois heures n a pas de sens dans un allaitement à la demande et allaiter n’est pas que nourrir.

Je n ai jamais autant compris le nourrissage par biberon que depuis que j allaite.  Avant, je ne faisais pas de prosélytisme en la matière. Je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui une réelle supériorité nutritive du lait maternel sur le lait artificiel. En revanche, je suis convaincue qu’allaiter doit être un vrai choix pour ne pas être vécu comme une aliénation.
Je suis plutôt du genre hyperactive et anxieuse : me voici condamnée à suivre le rythme imprévisible d un nourrisson. Ses besoins en nourriture, ses douleurs, ses peurs. Ma peur de ne pas assouvir un de ses besoins. La peur de faillir dans mon rôle de nourrice. Le sentiment d’être prisonnière puisque ce rythme est à l’inverse de la liberté que je prône. Oui, allaiter suppose de se mettre à l’écart, d’une certaine manière, des rythmes de la société.
Pour moi, la tranquillité vantée par la Leche League n est pas du côté de l allaitement. Il n est pas qu’épanouissement, bien au contraire. Il peut même être très douloureux au moins les premières semaines.

J ai aussi beaucoup souffert des remarques. Soyons honnête: allaiter jouit actuellement d une très bonne image dans l opinion publique.
Toutes les trois heures.
Dans une pièce séparée.
Jusqu’à 6 mois.
Quand tu as un certain gabarit.
Je mets mon enfant au sein avant qu il ne pleure, je dors contre lui toutes les nuits ( berceau Next to Me de Chicco), je compte allaiter strictement jusqu’à 6 mois et poursuivre jusqu’au sevrage naturel.
Sentir mon petit en dormant en collant mon nez sur sa tête, l’odeur du lait et de nos corps maintiennent des montées de lait impressionnantes.
Je suis donc classée parmi les mères possessive et castratrices éduquant des enfants capricieux et dépendants. Je n ai sûrement pas un lait de qualité vu mon poids à la moindre colique ou tétée rapprochée.
J ai fini par mentir à mes proches pour ne pas avoir à me justifier sans arrêt. Ou bien j’encaisse. Ou bien je milite pour le respect de mon choix.
« Ton lait n’est pas assez nourrissant »
« Arrête de le couver »
« Il n’a pas faim, il te fait du chantage »
« Donne lui une tétine »
« T’en as pas marre de l’avoir pendu à toi comme ça tout le temps? »

Allaiter est essentiellement instinctif.
Mais la société, dans son fonctionnement normatif, cherche à le rationaliser. Il n y a rien à rationaliser. C est une histoire d amour entre une mère et son enfant et la passion n a pas de normes.
Quelques connaissances de base suffisent pour allaiter:
– Les signes d une succion efficace ( positionnement lèvres, menton, joues gonflées)
– La lactation est une affaire d’offre et de demande : plus on donne, plus on produit.
– La composition du lait varie au cours d une tétée ( utile pour certains troubles digestifs) : il faut donc veiller à ce que le bébé reçoive régulièrement  le lait de « début » et de « fin » de tétée ( le sein est alors « mou »).

Après, tout est affaire de couple mère/enfant et en l’absence de problème de prise de poids ou de santé du bébé, il n’y a pas lieu de s’inquiéter sur la manière dont on mène son allaitement.

Un bébé peut apprendre à téter même après plusieurs semaines à condition de ne pas perturber ses réflexes de succion: ne pas céder au biberon si sa volonté profonde est d allaiter.
Il ne faut se fier qu’à une personne spécialisée en allaitement : une conseillère en lactation de La Leche League ou bien tout autre personne possédant un diplôme universitaire adaptée ( certains pédiatres le passent).
En cas d’interrogations, on peut consulter le site de La Leche League ( non que je fasse de la publicité mais c’est réellement un site de référence).

http://www.lllfrance.org

Pour la médication en cours d’allaitement, on peut consulter le site du CRAT  qui s’intéresse aux effets tératogènes des différentes molécules.

http://www.lecrat.org

Et vous, les arrivées en gare de destination, comment vivez-vous l’allaitement?

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 » Sois sage ô ma douleur » et autres réflexions personnelles sur la péridurale avant l’accouchement

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Charles Baudelaire, Recueillement

Je voulais vous parler de la péridurale et de la douleur pendant l’accouchement.
Je me suis dit, à juste titre peut-être, qu’il serait judicieux de confronter ma perception de la douleur avant et après.

Souvent, lorsque je parle de mon projet d’accoucher sans péridurale, je me heurte à deux positions :
– une position anti-péridurale avec des arguments scientifiques ( auxquels je suis sensible, mais que je ne souhaite pas exposer ici car je ne suis pas une professionnelle, je ne suis pas une militante et parce qu’ils sont tout à fait consultables ailleurs)
– une position pro-péridurale mettant principalement en avant le confort.

Et une question revient souvent, POURQUOI ?
Je suis souvent désarçonnée par cette question et je me suis aperçue que j’avais beaucoup de mal à expliquer les raisons de mon choix, autrement que par les arguments scientifiques déjà évoqués, mais que je me refuse à exposer car cela signifierait que je « juge » quelque part les accouchements sous péridurale.

En réalité, il y a d’autres raisons, plus enfouies.
Mon choix d’accoucher sans péridurale est intimement lié à la question de la douleur. Je me suis préparée à souffrir extraordinairement, aux limites de ce que je peux supporter, voire même au-delà de ces limites.
Evidemment, j’ai peur de cette douleur inconnue.
J’ai réfléchi sur le sens que je donnais à ce besoin de ressentir la douleur.
Je craignais aussi d’être attachée à ce projet parce que ma mère avait accouché « sans » et qu’ accoucher « avec » ; c’était faire moins bien. Ce n’était pas le sens que je voulais donner à mon accouchement ; cela me travaillait. C’était encore la laisser instiller son poison.
Tout cela, je l’ai confié à ma sage-femme. Il fallait que cette aventure soit honnête de chaque côté.

Jusqu’ici, je n’ai pas acquis la pleine conscience que j’allais être mère. Dans ma tête, règne encore un brouillon d’émotions et de craintes : la PMA, le travail intensif, les préparatifs, le burn-out de mon conjoint, les résurgences de mon enfance m’ont empêchée de réaliser la présence de cet enfant en mon sein.
Accoucher « sans filet », c’est pour moi accepter de sauter du plongeoir , c’est prendre enfin le temps de me concentrer sur la maternité qui s’impose à moi, accepter de faire corps avec ce petit être que je vais mettre au monde.

Ces dernières semaines, j’ai aussi éprouvé beaucoup de colère envers ma mère ; j’ai ressassé mon enfance ; j’ai eu envie d’enfoncer mes poings dans les murs, de hurler contre toutes ces peurs qui m’assaillaient et je m’en voulais. Je m’en voulais de m’être libérée de la relation toxique qui m’unissait à ma mère tout en laissant les souvenirs me blesser. Je voulais aller lui hurler de me laisser enfin, elle qui continue à chercher à m’atteindre à quelques jours d’accoucher.
Je veux juste la paix.
Cette paix, j’en suis  la seule responsable. Je ne pourrai jamais changer ma mère mais je peux faire en sorte de ne pas être touchée. On ne peut pas transformer autrui ; on ne peut qu’agir sur soi.
Je ne veux pas accoucher avec cette colère.

Mais cette colère, je peux la transformer. Je peux décider de m’abandonner à mon instinct et je peux vider mon esprit de toute autre préoccupation que ma survie et celle de mon petit.
Je peux abandonner le désir de contrôle.
Je peux décider en quelques heures, dans une épreuve initiatique, de dire adieu à la petite fille blessée, de la transfigurer et je peux mettre au monde un enfant et une mère.
Je peux trouver d’autres ressources et m’aimer comme une mère.
Je sais bien qu’un accouchement ne saurait guérir trente ans de vie ; mais j’espère sincèrement qu’il laissera derrière lui une mue salutaire.

Pour tout cela, j’ai besoin de la douleur.
J’ai connu dans ma vie des milliers de douleurs ; je souhaiterais connaître, au moins une fois dans ma vie, une douleur qui me mène au meilleur.
La douleur peut être une amie. Elle peut réconcilier. Je vais lui donner la main.
Je sais que je vais douter.
Je sais qu’il y aura des moments où je ne vais pas vouloir laisser naître cette mère et cet enfant, de crainte de ne pas être à la hauteur.
Cependant, je me sens presque en paix, seulement agitée de l’excitation de cette aventure.
Je crois que je suis prête.

Je pense que dans chaque projet de naissance se cache une histoire personnelle et qu’on ne peut donc pas les éclairer à la lumière de la rationalité.
Encore une fois, il ne fait que démontrer, s’il le fallait encore, que la parentalité est un chemin tortueux et unique pour chacun.

Lettre ouverte à mon futur papa

Mon cher futur papa à moi,

La société a dit : tu ne tomberas pas amoureux fou de la petite fille qui buvait des diabolos roses quand elle aura grandi. C’était il y a bientôt douze ans.
On s’est désirés.
On est tombés.
Tomber amoureux n’est pas toujours cette chute soyeuse et duveteuse qu’on imagine, cette promenade langoureuse sur la Côte Ouest en cabriolet sous les palmiers de L.A.
L’amour qui va contre le courant de la pensée blesse, te fait prendre des virages, t’eprouve.
Tu ne peux pas te satisfaire de la tiédeur quand la fièvre des autres assèche l âme et les lèvres.

C’est sans gêne aucune que je promène mon gros ventre pendu à ton bras.
Même si tu n’as plus que les fils d’argent des étoiles dans tes cheveux, même si tu boîtes, même si cet enfant n’a pu être conçu dans l’intimité d’une alcôve.
Cet enfant est le fruit d’un amour qui a vaincu les regards, vaincu la maladie, le chômage, les démons. C’est tout cela que dit ma main dans ta main et ma bosse sous la poitrine.
C’est tout ce que la société, dans ces ruminations incessantes, ne peut saisir de l’immatérialité des sentiments.

Parfois, je me demande ce que tu ressens tout au fond de toi, face au poids des curieux ; quand avec la précision du rapace, se croisent tes yeux et ceux du juge anonyme de la foule.
Je te vois, toi, qui dis si peu sur tes tourments et qui préfères laisser l acide poison te consumer.
Et soudain, cette joie pudique quand on vient chaleureusement te féliciter.

On sait bien tous les deux que tu ne courras pas derrière les vélos, que tu ne joueras pas au foot.
Tu changeras les couches et tu porteras et c’est déjà beaucoup que d’autres pères plus jeunes ne font pas.
Nul ne sait si tu seras encore là dans dix ou vingt ans, si je serai encore à tes côtés, mais au fond qui sait vraiment ce qu’il sera demain?
Qu’a-t-on fait de si extraordinaire que de vouloir un enfant après s’être aimés dix années?

Merci d’avoir voulu cet enfant avec moi, même quand les difficultés sont apparues.
Merci de photographier mon corps de future mère avec amour.
Merci de poser la main le soir sur la bosse mystérieuse qui se promène.
Merci de sourire quand on te dit que ta fille est jolie et que tu feras un chouette grand-père.

Merci à la vie de laisser ma main dans la tienne encore quelques années et de nous avoir offert cet enfant.

L’être et le devenir

Je sens son ombre derrière moi.
Ses souffles de bras qui serrent ma gorge et puis l’étouffement.

S’émanciper, protéger, éliminer.
Je parle bien d’elle.
De celle qui m’a mise au monde.
De la cicatrice au fer rouge de mon âme qu’elle a apposée.
Implacablement.

Je parle de paix et de rage.
De ce chemin parcouru depuis la séparation
D’avoir vécu à vingt ans,
De mes ailes rognées,
Du moineau aux ailes détrempées sur le rebord de la fenêtre.

C’est elle le fantôme de la maternité.
Bien sûr, les ailes ont séché et j’ai volé,
Mais je n’ai pas pardonné.

Je ne pardonnerai pas les années de lutte pour exister ; je ne pardonnerai pas les doutes que j’ai traversés, que je traverse et que je traverserai durant ma maternité : la peur de ne pas aimer, de se perdre, de se désintégrer.

Pourtant, tout au fond, j’ai toujours été une mère. J’ai toujours ressenti en moi la possibilité d’un amour infini et j’ai toujours su faire preuve d’abnégation dans cet amour.

Il a fallu tout construire depuis les toutes premières fondations. Poser un chaton contre moi, lui offrir mes nuits, savoir instinctivement ses besoins pour comprendre que je pouvais aimer infiniment, malgré toutes mes craintes.
A chaque fois, j’ai cru que je ne pouvais pas aimer plus ou aimer encore et j’ai aimé.
C’est ridicule d’écrire que des chats en perdition m’ont révélée. Pourtant, c est vrai. J’ai compris que j’avais cette aptitude à aimer, à faire grandir, à respecter.

Je traverse cette grossesse comme une fulgurance. Ou bien, c est elle qui me traverse.
Il a fallu abandonner la maîtrise absolue. Par chance, elle s’écoule comme une rivière calme, sans remous. Jetée à corps perdu dans le travail pour éviter de remonter de la vase à la surface des eaux calmes. Un écoulement sans fin, irrémédiable vers la naissance et imperceptiblement le flot des sédiments qui s accumule malgré moi.
Travailler pour ne pas penser, c est oublier de s allonger pour toucher cette créature mystérieuse qui grandit dans ses viscères. C est se comparer aux autres et se trouver si loin de l’invisible curseur de la norme.
Je ne voulais pas croire qu’elle puisse choisir mon ventre.
C est refaire un test urinaire à six mois de grossesse, malgré les échographies, malgré les mouvements, c est penser qu’elle va s’en aller comme si elle pouvait choisir d’autres tripes, chaudes, accueillantes et lumineusement aux normes.
Je ne parviens pas à faire le lien entre mon amour et l enfant qui grandit en moi. J’aime cet enfant infiniment et je ne sais pas qu il est en moi… C est comme s il était resté dans les limbes que je décrivais précédemment.
Mais j’aime être enceinte. C est une expérience sublime à vivre, l impression indicible de toute puissance et de création.
D’où peut être cette sensation d’être dépossédée d une partie de cette potentialité,  quand ce pouvoir vous est refusé.

Cependant, je sortirai de cette expérience avec une conviction encore plus affirmée qu’auparavant: l amour maternel ne naît pas de nos viscères. Ce que je ne savais pas au début de mon désir d enfant, c est que ce que je voulais réellement c était être mère, c est à dire, élever un enfant, ressentir une part d infini dans l amour.
Le porter aura été une fabuleuse expérience ; mais elle n’a pas conditionné mon amour.

Ce que j’ai admiré, c’est la capacité de cet être vivant à faire sa route, indépendamment des doutes et des questionnements. Peu importe que je sache ou que je ne sache pas ou bien que je marche trop, que je ne puisse plus distinguer le jour de la nuit ou que je tergiverse sur un modèle de couche lavable : la vague est irrémédiable.
Tu ne peux que lâcher prise et être l’esclave délicieusement consentante de cet être.

De mon couple ne naîtra jamais un enfant conçu à l arrière d une berline un samedi soir sous la pluie ; il n y aura pas de fruit d insouciance, de retard suspect et j’en ai fait mon deuil. La PMA a poussé l’introspection au bout de ses forces et j en beaucoup retiré. Évident à dire quand on promène un ventre rond et que l’on ressort du côté des couples gagnants.
Évident encore à dire, peut-être, quand l’infertilité ne vient pas de son corps.
Je n’ai pas sur-investi ma grossesse même si j’espère en vivre d’autres car ce fut (et restera pour deux mois encore) un beau moment de ma vie ; je ne me suis pas senti une autre ; mon corps n’est pas très différent de ce qu’il était il y a sept mois si j’enlève cette bosse énorme et je ne ressens pas de transformations profondes en mon être.
Je considère tout cela comme l’aboutissement d’un processus ou plutôt comme une suite.
J’ai pu traverser tout cela logée à 100 km de chez moi, ne pas pouvoir utiliser mes canalisations pendant deux mois, revenir le vendredi soir et tomber sur un gigantesque dégât des eaux, mon conjoint a fait un burn-out et ne supporte pas son traitement ; mais je tiens fermement la barre.
J’ai décidé d’assumer mon rôle de capitaine.
De fait, je suis assez confiante en l’avenir. Je suis où je voulais aller. le chemin ne ressemble pas aux prévisions de naguère mais finalement, j’ai fait mieux que m’en accommoder.

Et j’ai d’autres projets, des tonnes de projets.

vague hokusai oiseaux

« En toi chantent les fleuves et sur eux fuit mon âme
comme tu le désires et vers où tu le veux.
Trace-moi le chemin sur ton arc d’espérance
que je lâche en délire une volée de flèches. »

Pablo Neruda, Vingt Poèmes d’amour, Poème 3, extrait.

L’histoire d’autres miracles.

Elle avait environ dix jours, dans les frimas d’avril, sur un balcon.
Elle avait deux soeurs magnifiques, blanches avec des petites taches grises.
Elle était une boule de suie, moitié moins grande et grosse que ses jolies soeurs ; les yeux à demi fermés.
Sa mère était blanche avec des des tigrures grises en filigrane et des yeux bleu profonds. On faisait beaucoup d’éloges à ses soeurs ; on les manipulait, on prévoyait de les adopter.
Elles étaient là, toutes les trois au fond d’un carton avec une couverture.
Elle avait les yeux fermés et elle pleurait en se débattant maladroitement.
Elle démarrait moins bien que les autres. Elle ne m’a inspiré ni amour ni pitié; j’ai simplement soulevé cette petite boule de poils anonyme et j’ai constaté qu’elle avait du retard.

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"Ça ", le jour de notre rencontre

Une semaine est passée et je suis retournée voir la portée. Ma petite boule noire était éjectée du nid, elle piaillait à la façon d’un oisillon qui attend sa pitance. Ses soeurs avaient encore grossi, elles faisaient l’admiration des voisins. Elle ouvrait un peu les yeux, de travers, elle était toujours aussi maigrichonne et fragile. Une condamnée de plus de Mère Nature qui fait ses choix dans le monde impitoyable du chat errant.
J’ai voulu proposer un complément de biberon mais on m’a fait comprendre, les deux jolies soeurs dans les bras, qu’on allait pas s’embêter avec « ça ».

J’ai donc pris « ça » dans mon manteau, il faisait très froid en ce début de printemps. « Ça » n’a plus piaillé.
Ce n’était pas le premier chaton que je récupérais non sevré.
J’ai ramené « ça » à la maison.
Elle pesait 175g. Ce qui représentait un retard de croissance d’environ une semaine.
Je l’ai posée dans ma salle de bains, au fond d’une cuvette, une bouillotte sous une couverture et j’ai préparé un biberon.
Elle n’a rien bu.
La première nuit, dans la pièce à côté, elle n’a pas pleuré. Elle bougeait à peine et ne réclamait pas à boire. J’ai pensé qu’elle était morte. Et puis je suis allée la réveiller et elle s’est comme étirée.
Je n’ai pas ressenti le même attachement que pour ma première chaton biberonnée. J’ai juste fait mon « boulot » de protection animale.
Je suis allée acheter des seringues et je l’ai nourrie, ml par ml en alternant avec le biberon. C’était les vacances.
J’ai fait une sorte d’écharpe de portage avec mon pull et une écharpe et je l’ai gardée au maximum contre moi.

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Tout premiers jours...

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Elle ne tenait pas sa tête et au moindre stimulus, la posait sur le côté assez violemment.
J’ai pensé à une otite, à toutes sortes de problèmes.
Je suis allée chez le vétérinaire. Le réflexe de succion commençait à venir ; mais les réflexes restaient étranges. Il m’a dit : « Faites de votre mieux, quand elle convulsera, vous me l’amènerez et on abrégera ses souffrances ».
Bien.
Ne pas « trop » s’attacher, ne pas « trop » s »attacher.

Elle n’a pas convulsé. Elle a grossi. Tout s’est mis en place.
Les petites coliques habituelles, les épisodes diarrhées/constipation du chaton biberonné.
Mais elle ne se déplaçait toujours pas. Elle se traînait lamentablement. Puis elle a commencé à se déplacer vers l’arrière en tremblant de manière très accentuée.
C’est là que j’ai découvert l’ataxie cérébelleuse chez le chat. Ataxie, hydrocéphalie, nous n avons pas fait réalisé de scanner… À quoi bon savoir? Il n y avait rien à faire, juste à l’aimer et à la protéger.
On est parti en week-end avec elle, les biberons, le lait, les alèses. Il n’y avait que nous pour la connaître, la nourrir, la couver.

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En week-end

Il a fallu adapter certains apprentissages comme la propreté. Je la posais dans une litière après les biberons et puis j’ai déposé une alèse sous la litière. C’est là qu’elle faisait ses besoins.
Aujourd’hui, à plus d’un an et demi, elle continue à utiliser des alèses et va aussi dans la litière quand elle n’est pas trop pleine de copeaux car si ses pattes s’enfoncent, c’est la panique. Et puis,elle tombe souvent en sortant, fait basculer tout le bac.

Progressivement, on a constaté qu’elle était complètement aveugle.
A partir de ce moment, on a développé d’autres stratégies. On a pris des intonations spécifiques pour l’appeler et on a fixé un nom définitif : « Rikiki » avec beaucoup de sonorités en « i » qui sont très bien perçues par l’oreille féline. On a limité les perturbateurs olfactifs, les déplacements de meubles dans la maison.

Tout n’était qu’inconnu au fil de sa croissance, de surprise en surprise. Fièvre élevée après la vaccination, chute, stérilisation…

On est tombés amoureux fous de notre Rikiki.. en quelques semaines.
Elle a débarqué dans nos vies au début de nos « vrais » essais pour être parents…au moment où on a compris que ce serait plus difficile que prévu.
Elle a participé à ma prise de confiance en mes capacités à m attacher, à aimer, à comprendre.

Rikiki, quand je rentre après plusieurs jours d’absence, miaule joyeusement au son de ma voix depuis l’autre bout de l’appartement. Elle arrive en boitant et en tournant en rond puis essaie de sauter dans mes bras, quand je la prends sous les pattes avant.
Alors elle pose sa patte toute douce sur mon visage, fait le tour de ma joue, puis cherche le creux de mon cou pour nicher sa petite tête. Et elle reste là.
Tous les matins, il lui faut ses dix minutes d’embrassades, calée dans les bras, sinon elle renouvelle ses appels désespérés.

Rikiki, c est plus que mon chat
, c est un des grands amours de ma vie.

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Quelques jours après son arrivée

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Adulte

Ne pas savoir. Mais il sait.

J’ai décidé que je ne saurai pas le sexe de mon enfant avant d’accoucher. C’est un choix que j’assume parfaitement et qui n’est pas le choix de mon conjoint.

Je voulais avoir un choix, là où la PMA m’a ôté un certain nombre de choix. C’est un peu comme un fragment de liberté. C’est une décision que j’avais prise quand j’ai voulu un enfant. Je me sens un peu comme dans une bulle à contre-courant ; dans un monde où il faut maîtriser et où l’on ne maîtrise que si peu de choses, j’ai la sensation de garder une part de mystère.

Au tout départ, je me projetais davantage avec une fille, sans doute parce que j’avais passé pas mal de temps à m’occuper de ma petite soeur depuis son plus jeune âge. Lors du rendez-vous du quatrième mois, la sage-femme nous a proposé de connaître le sexe de notre enfant. J’ai dit que je ne voulais pas savoir mais que le futur père voulait. Il s’est fait tout petit et il a dit quelque chose comme :  » Oooooh euuuuuh non, on s’en fiche ».
La question du sexe me paraît de plus en plus futile au fur et à mesure de l’avancée de cette grossesse.
Je n’espère aucun sexe.
J’espère un bébé poisseux, fripé, moche, entier, avec deux grands yeux plongés dans les miens.  J’espère une rencontre puissante.
J’espère mon bébé magique, mon tout petit, mon trésor fragile ; je n’espère rien d’autre. Evidemment, ça n’empêche pas la curiosité de mieux connaître le petit être que j’héberge.
Evidemment, ça ne m’empêche pas non plus de me demander si j’investirais ma grossesse différemment en sachant.

Hier, avait lieu l’échographie morphologique du second trimestre.
J’ai été surprise par la taille de mon bébé, la complexité de sa physiologie. J’ai tout de suite rappelé à la sage-femme que je ne souhaitais pas connaître le sexe, mais que D., si.
J’ai détourné le regard à la mesure du fémur. J’ai joué le jeu ; mais je suis curieuse.
Une fois de plus, je suis sortie avec un  » Tout va très bien Madame la Marquise  »
Une fois de plus, je me suis dit : « C’est fou que tout aille aussi bien » , j’ai repensé à la rencontre folle entre un spermatozoïde paumé décongelé provenant d’une vessie et un de mes ovules et ce foetus de vingt-deux semaines,  parfait, beau, avec ses deux reins, son cervelet, ses quatre cavités cardiaques, sa vésicule biliaire,  qui refuse les photos 3D en mettant main et pied devant le visage.

Puis, on a attendu le compte-rendu.
D. trépignait, mais faisait le décontracté avec des blagues nulles, signe d’un stress intense en phase de redescente.
Il m’a dit : « je vais demander ». « Je vais pas demander ». « Je vais demander si elle me propose ». « Je vais pas la déranger ».
Bref, la sage-femme est sortie du bureau et au moment de se quitter, je l’ai gentiment interpelée en lui expliquant que D. avait vraiment envie de savoir. Alors, ils se sont isolés et ils sont ressortis et…. j’ai rien vu sur le visage de D.

A partir de ce moment-là, je l’ai cuisiné mais au fond, je ne voulais pas savoir.
Je ne sais toujours pas. Il est super doué. Il est hyper fort.
J’étais un peu déçue de sa réaction, de sa « faiblesse ». Il était infiniment heureux que j’aie provoqué la révélation, alors que ce n’était pas mon souhait premier.

Et puis, je me suis dit que c’était en réalité une magnifique façon de nouer une relation avec son enfant, de partager un secret que je ne partage pas. Après tout, moi, j’ai tous ses mouvements, ces rencontres intimes avec un petit pied égaré, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; je suis heureuse de céder un peu de terrain avec son papa.

J’ai arrêté de poser des questions et je n’en poserai plus.

D. a appelé ma grand-mère le soir pour lui dire.
Ma grand-mère est une tombe et elle m’aime plus que n’importe qui. Elle s’est lancée dans une entreprise de layette et elle a vu certains modèles de robes par exemple. Elle m’avait donc demandé si elle pouvait savoir.
Elle sait.
Mais ce n’est pas le plus important.
Le plus important, c’est l’amour avec lequel D.parlait de son petit au téléphone avec ma grand-mère, de son bonheur de vivre cette grossesse, de cette impression de revivre qui l’habite.
Ce sont aussi les larmes à l’écoute de cette chanson, son hymne de papa depuis le tout début de cette aventure en 2012

Finalement, c’est pour le reste des « gens » que c’est le plus compliqué à gérer.

– ceux qui nous prennent pour des illuminés
– ceux qui sont plus curieux que nous et qui nous poseraient un échographe sur le ventre pour savoir avant nous
– ceux qui veulent absolument décliner la vie en bleu ou en rose
-ceux qui te harcèlent à coups de clins d’oeil : « tu sais mais tu ne veux pas le dire, allez tu peux me le dire à moi ».
Et par ricochet, ça nous complique la vie parce qu’on doit se confronter aux croyances tout droit venues d’un monde obscur, aux poncifs, aux prédictions hasardeuses ; l’envie furieuse d’un « je vous emmerde » qui affleure les lèvres mais qui ne sort pas parce que, soyons honnêtes, la PMA c’était quand même bien plus chiant que les conneries des gens. J’ai récemment eu très envie d’être insultante avec ma belle-maman qui m’a dit : « il bouge beaucoup alors c’est un garçon ». Même si elle ne sait rien de mes profondes convictions féministes. En plus, je n’aime pas beaucoup partager sur ma grossesse et mes ressentis avec les personnes qui ont un avis sur tout.

A la question : « C’est quoi ? » ; je réponds invariablement : « un bébé ». (et j’ai déjà répondu aussi : « un alien, pourquoi? », « un cochon d’Inde », « un kangourou ») et quand je suis de bon poil, je réponds simplement : « une surprise ». Il se trouve que j’aime le mixte et que je suis opposée aux habits genrés dès la naissance. Mis à part la difficulté grandissante à trouver des enseignes à prix abordable qui proposent des vêtements mixtes (mais j’ai une tricoteuse de mamie qui me facilite la vie) , je m’équipe facilement (ou je ne m’équipe pas vraiment ; je crois que je vis un blocage des achats qui ne passera que lorsque je saurai que le bébé que je porte pourrait vivre à la naissance… mais ces aspects de ma grossesse seront évoqués dans un autre article).

Qu’est-ce que ça change de savoir ou de ne pas savoir ; je ne le saurai peut-être jamais. Peut-être que je n’aurai jamais la chance d’avoir un deuxième enfant. Mais j’espère d’ici quatre mois, vous dire ce que cela fait de découvrir son enfant.