Naissance d une mère et d’ un petit garçon

Métaphore de l imprévu.

Après quelques jours de faux travail, elles sont arrivées comme ça, au coeur de la nuit, insidieusement, les premières contractions. Nous étions à 13 jours du terme.
Dans la journée qui a suivi, ma consommation effrénée de Spasfon et le bain n’ont pas changé grand chose à la grande et immuable rythmique, assez désordonnée chez moi. Je commence à me pendre, le bassin en bascule, sur tout ce que je trouve. Le col bouge. Je m’active et je fais même de l’enduit.

18h, je perds le bouchon muqueux. Je préviens ma sage-femme. Cette fois, on y est ; je sens que le travail progresse.

20h, je vais déplacer ma voiture, les contractions sont présentes toutes les huit minutes, je choisis la bonne fenêtre pour manoeuvrer. C’est assez joyeux ; je suis confiante.

21h, je vais chercher les bouteilles d eau oubliées dans la voiture. Je m arrête régulièrement sur le trajet pour me pendre à D. Je prie pour ne croiser personne. J espère que le travail progressé rapidement. Ma sage-femme est régulièrement jointe par sms.

23h30, j ai des nausées monstrueuses et je commence à avoir des envies pressantes d aller aux toilettes. Les nausées me font paniquer ( vomir est ma grande phobie). Je vocalise sur les contractions et un de mes chats décide de se lover contre moi à partir de chaque décrue de la douleur, mon chat ne me quittera plus jusqu’au départ.
0h00, la sage femme arrive, je suis à 3. La douleur ne m effraie pas. Je me cale, je vocalise.
2h00, je suis à 6. On décide de partir, cela me contrarie. Je serais bien restée et je le dis à la sage-femme. Mon père arrive, il parle beaucoup alors que j ai besoin de silence. Dans la voiture, la douleur est intense et difficile à supporter sans la liberté de bouger et il pleut à grosses verses, ce qui nous ralentit. Devant nous, un gyrophare bleu nous fait craindre un accident.

3h, je suis à la maternité. J ai retenu un cri en montant dans le service. Je ne me sens pas bien, j ai peur de déranger et d incommoder les gens par mes vocalises. Je peine à m approprier l endroit, les contractions deviennent franchement irrégulières: on rompt la poché des eaux, premier geste d une longue lignée. Je le vis assez mal. Je n’aime pas être là, la présence du monitoring me dérange.
A chaque contraction, je perds un peu de liquide, de sang et j’émets régulièrement des selles. J’ai envie de me cacher. La sage-femme protège comme elle peut mon intimité et change souvent les alèses. J’ai peur de salir.
On s’explique avec la sage-femme pour que le travail reprenne sereinement.

6h, nous sommes à 9. En sortant de ma bulle, je m’aperçois qu’il fait jour.
Mais à 7h, rien ne bouge. Le coeur du petit marque quelques ralentissements sans gravité. Le médecin ne préconise rien mais le bébé se présente en occipito-sacrée, un bourrelet de col gêne la progression. « c’est un premier, c’est long madame, quoi qu’il arrive, il sera dans vos bras à la fin de la matinée ».
J’ai des contractions très intenses en spasmes, comme un vomissement mais dans le bas du ventre.
J’appelle mon bébé, j’appelle les contractions. Je plonge la main pour sentir mon bébé descendre et je sens ses cheveux ; mais le bébé ne descend pas.
Second passage du médecin, tout le monde va bien, on va tenter le tout pour le tout pour faciliter le passage du bébé.
Je tente toutes les positions. Je pousse. La sage-femme tente de faire tourner le petit. La douleur devient difficile à supporter ; je perds espoir et confiance.
A 9h30, la sage-femme m’annonce qu’à chaque contraction, le bébé descend puis remonte. Quelque chose bloque sa progression ; nous sommes à trois heures de stagnation du travail ; nous avons dépassé les limites. Deux obstétriciens ont débarqué dans la salle.
Bref, je lui dis avant qu’elle ne l’annonce, il va falloir faire une césarienne.
Elle confirme.
Après un nouvel examen, je lui dis que je ne veux plus qu’on me touche ; je ne veux plus que quelqu’un mette la main dans mon corps.
Je pleure ; je culpabilise. Ma mère, mes craintes, tout revient, tout se bouscule.
Ma sage-femme et l’ensemble de l’équipe viennent me réconforter pour me dire à quel point j’ai été forte jusqu’ici , que le blocage est mécanique, que le bébé va très bien.

Puis tout se met en branle. On me prépare.
Je vois la sonde urinaire débarquer, on me rase en même temps. Les contractions sont ininterrompues et je ne cesse de répéter : « non, pas maintenant, j’ai une contraction ». L’anesthésiste qui arrive dans le même moment se met à râler : « mais enfin, c’est inhumain de poser une sonde comme ça alors qu’on a le temps de poser la rachi ; elle souffre la dame ».

Je suis d’accord avec lui.
Trente heures de travail et je me souviens essentiellement de la pose de la sonde, qui me me gênera encore trois semaines après.

J’ai oublié mon conjoint à ce moment ; j’ai tout oublié. Je suis dans l’action ; je pense que j’ai mal. Je sais que ça va s’arrêter mais je suis dans l’inconnu. Finie la maîtrise.
Je n’ai pas révisé la césarienne ; je ne sais pas encore quel type de douleur il va me falloir affronter.
Je me cramponne à tout ce que je peux ; je suis sur le dos, c’est intenable.
L’anesthésiste invite pour que mon conjoint m’embrasse.
Le bloc est juste à côté.
Les infirmières doivent enlever mes mains de leurs bras pour poser les brassards.
Je claque des dents, je tremble. J’essaie de rester concentrée sur l’accouchement ; je ne veux rien rater ; j’écoute à peine ce que dit l’infirmière qui me parle de malaise.
Elle voudrait que je pense à autre chose ; je me souviens que je lui ai répondu : « mon bébé va naître, je ne veux pas penser à autre chose ; je n’ai pas peur ».
Et elle de rétorquer après la pose de la rachi que ma tension ne descend pas et que je suis plutôt solide comme petite dame.
Si j’avais pu, j’aurais baissé le champ pour voir. On m’explique ce qui va se passer et je réalise doucement que la douleur est partie. Je redeviens enjouée ; je blague avec les obstétriciens et l’anesthésiste sur le fait que, techniquement, j’ai accouché sans péridurale et que donc je peux lui amener des chocolats. Ma sage-femme a pu rester et elle rappelle que c’est moi qui veux découvrir le sexe de mon enfant.

« On commence, votre bébé est là dans cinq minutes »

« Il arrive »

Silence.
Juste le basculement de mon corps qu’on fouille.
Deux petits cris.
Larmes.
Si j’avais pu arracher ce foutu champ pour le voir.

« Il va bien, il est très beau. »
« On vous libère un bras, vous allez pouvoir l’embrasser avant qu’on l’emmène ».

Ma sage-femme apparaît et je reste concentrée sur ces deux prunelles perçantes.
Il s’incarne, le fruit de mes entrailles.
J’avais vraiment un enfant dans le ventre et c’était lui.
Je le touche, je l’embrasse, je le sens. Il me dévisage.

« Alors, c’est quoi? »
« C’est un petit garçon, j’ai un petit garçon, mon petit garçon »
« Félicitations »
« Faut l’appeler Désiré ». 
(c’est son quatrième prénom….)

Je me sens soulagée que tout aille bien. Voilà, j’ai un fils.
Je fais remarquer aux obstétriciens que je n’ai pas de vergetures et qu’ils ont intérêt à réussir la suture.
J’ai hâte de retrouver mon conjoint et mon petit.
Les obstétriciens me consolent en me confirmant que le problème ne venait pas du cordon mais bel et bien du positionnement de la tête, défléchie et enclavée dans le bassin.

Je suis transférée un petit quart d’heure plus tard en salle de réveil. Enfin, je crois. Ma sage-femme est venue me donner des nouvelles, le poids et la taille de mon bébé. Elle trouve qu’il a mes grands yeux.
A. arrive enfin dans les bras de son père ; on le pose sur ma poitrine.
Mon fils est beau.
A côté, une femme hurle et rit, son bébé naît ; j’ai un petit pincement au coeur même si je me sens très fière d’avoir surmonté tout cela.
C’est vrai, je ne verrai pas le premier regard de son papa ; je le sens un peu comme arraché de mon ventre. Et puis on m’explique les suites de la césarienne et je trouve cela beaucoup moins sympathique.
Mais il est là, plus beau que mes rêves l’avaient imaginé.

L’obstétricien repasse et me dit que ce petit c’est vraiment Désiré puisqu’il se souvient avoir pratiqué une échographie pour la réserve ovarienne. « la boucle est bouclée ».

Si je dois à nouveau accoucher un jour, je souhaite toujours un accouchement sans péridurale, si possible à la maison. J’ai plus souffert de l’absence d’intimité que de la douleur en réalité. J’aurais eu besoin d’être seule, sans regard.
J’ai affronté la douleur comme je l’avais imaginée et comme je m’étais projetée.
J’ai davantage d’estime de moi-même et cela m’a aidée à surmonter les difficultés qui ont suivi (et que je vous relaterai dans les prochains articles), même si dans les moments où cela va moins bien, le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur m’envahit.
L’accouchement est finalement peu de choses face aux immenses défis des premiers jours.

Mettre en place un projet de naissance

Avertissement liminaire.

Je n’écris pas cet article pour expliquer qu’il y a des manières d’accoucher qui seraient mieux que d’autres.
Il ne reflète que mes envies personnelles.  Une envie n’est jamais plus légitime qu’une autre.
Tous les chemins qui mènent à la maternité ne sont que les fruits de nos parcours, de nos envies, de nos possibilités médicales ; personne n’a à émettre d’avis sur ces itinéraires.
Et puis parfois, la seule chose qui compte, c’est qu’à l’arrivée, tout le monde se porte bien, on ne choisit pas toujours.

Bien avant d’être en PMA, bien avant de vouloir un enfant, depuis les temps antédiluviens de mon histoire, j’ai toujours voulu accoucher hors d’un dispositif médical.
J’ai une vision un peu spéciale de l’accouchement. Je fais de la course à pied et je conçois cela comme une épreuve sportive. Une course de fond un peu initiatique.
J’ai eu peur de beaucoup de choses avant et pendant ma grossesse ; mais je n’ai jamais eu peur d’accoucher. Y penser me rend d’ailleurs très sereine.
J’ai moins peur d’accoucher que de faire une hystérosalpingographie. Injecter de l’iode dans mon utérus avec une grosse machine étrange pincée sur mon col m’a bien plus impressionnée que l’idée de faire passer un être de trois kilogrammes par ce même orifice.
Ayant également conçu cet enfant avec 4 personnes dans la même pièce, je me disais qu’un peu d’intimité serait fort sympathique aussi.

J’aime maîtriser.
J’aime savoir.
Le savoir est la maîtrise.
Et je veux savoir, sentir, maîtriser, éprouver.

Pourtant, une rage de dent est susceptible de me donner envie de me jeter par la fenêtre. N’allez pas croire que j’aime avoir mal ou que je sois une sorte de masoschiste.
Mais une rage de dent, c’est une souffrance, vaine qui plus est.
Accoucher, cela dure quelques heures, cela s’arrête et en plus, il y a un but.

J’ai aussi envie de me lever vite, de ne pas laisser à autrui le pouvoir de toucher mon corps sans que je sache ce qui s’y passe.
J’avoue que j’ai rencontré, à titre personnel, beaucoup d’opposition. Je n’ai pas fait preuve de prosélytisme dans mon discours quand on s’est intéressé à ce que je désirais pour mon accouchement.
Je ne fais pas partie de ces femmes qui regardent de travers les mères qui demandent une césarienne parce qu’elles sont angoissées par l’accouchement ; je comprends complètement que la douleur soit insoutenable ; je comprends qu’on ait envie d’accoucher dans un environnement médicalisé ou bien à la maison.
Pourtant, beaucoup de femmes m’ont demandé pourquoi j’avais envie de souffrir comme une damnée et l’immense majorité m’a dit que je n’arriverai pas au bout de mon projet. Très peu de femmes m’ont confié, et encore, dans une alcôve, qu’elles avaient réussi à gérer la douleur par choix ou par obligation.
Si je n’étais pas confiante, à la seule écoute des récits de boucherie (que je ne demandais d’ailleurs pas du tout), je me sauverais en courant.

Il a fallu que je trie les maternités pour une unité de niveau 1 qui travaille en collaboration avec la maternité de niveau 3 de la région. La petite unité apporte son expérience à la grosse structure dans les approches physiologiques et non médicalisées des accouchements. En plus, les pères peuvent rester avec les mères toute la durée du séjour pour 7 euros de la journée.
J’ai lu que beaucoup de professionnels recommandent désormais que les accouchements  sans facteur de risque soient pris en charge dans des maternités de niveau 1 ou 2 afin de désengorger les maternités de niveau 3.

J habite dans une zone rurale mais dans un triangle de trois maternités, j ai donc beaucoup de chance.

J ai commencé mon suivi dans le centre périnatal de proximité de ma petite ville et j ai appris, presque fortuitement, qu il existait une sage femme qui avait obtenu un plateau technique dans la maternité de niveau 1 que j avais élue et exerçant à 10km de chez moi en maison médicale.

Ayant travaillé la question depuis longtemps, je savais ce que je voulais :
– Pas de péridurale
– Pas d episiotomie systématique ( déchirure superficielle préférable)
– Liberté de manger, boire, bouger
– Position libre d accouchement (y compris suspendue à un trapèze la tête en bas… Non, je blague)
– Peau à peau immédiat
– Laisser le cordon battre ( si impossibilité de donner le sang du cordon)
– Pas d ocytocine.

Il se trouve que c’est une sage-femme formidable. Dès le premier rendez-vous, j’ai su que ce serait elle qui mettrait mon enfant au monde. Elle s’adapte à tous les profils de parturientes ; elle est ouverte, simple, généreuse.
Je sais que si elle décide d’un acte médical, il sera totalement justifié. J’ai confiance.
Du coup, j’envisage d’autant plus sereinement l’accouchement.
J’avais besoin d’accoucher avec quelqu’un qui me connaisse, à qui je puisse expliquer comment je vis la douleur en général.
Ne rencontrant aucune complication, j’ai obtenu l’accord pour le plateau technique.

Si mon accouchement se déroule comme je le souhaite, je resterai donc à mon domicile, avec mes chats,  ma sage-femme,ma playlist et mon conjoint jusqu’à ce qu’il reste environ deux heures de travail. A tout moment, j’ai la possibilité de me rendre à la maternité pour demander une péridurale. J’y suis en 15 minutes.
A mon arrivée, on me pose un cathéter sur la main (la seule exigence de la sage-femme).
Si notre enfant naît dans de bonnes conditions, il est laissé sur mon ventre tout le temps nécessaire à sa première tétée.

En plus, c’est dans cette maternité qu’a eu lieu mon premier rendez-vous PMA, avec cette salle d’attente juste en face de la salle d’accouchement. Je me souviens que j’avais pleuré ce jour-là.
Dans quelques semaines, je pleurerai, autrement, de l’autre côté de la porte automatique ; celle devant laquelle j’étais restée plantée comme Scrat devant la porte du Paradis des noisettes un bel après-midi de novembre.

Voilà, il peut y avoir des projets de naissance simples à mettre en place, même dans des zones rurales, sans avoir à lutter, sans militantisme exacerbé.