Ne pas savoir. Mais il sait.

J’ai décidé que je ne saurai pas le sexe de mon enfant avant d’accoucher. C’est un choix que j’assume parfaitement et qui n’est pas le choix de mon conjoint.

Je voulais avoir un choix, là où la PMA m’a ôté un certain nombre de choix. C’est un peu comme un fragment de liberté. C’est une décision que j’avais prise quand j’ai voulu un enfant. Je me sens un peu comme dans une bulle à contre-courant ; dans un monde où il faut maîtriser et où l’on ne maîtrise que si peu de choses, j’ai la sensation de garder une part de mystère.

Au tout départ, je me projetais davantage avec une fille, sans doute parce que j’avais passé pas mal de temps à m’occuper de ma petite soeur depuis son plus jeune âge. Lors du rendez-vous du quatrième mois, la sage-femme nous a proposé de connaître le sexe de notre enfant. J’ai dit que je ne voulais pas savoir mais que le futur père voulait. Il s’est fait tout petit et il a dit quelque chose comme :  » Oooooh euuuuuh non, on s’en fiche ».
La question du sexe me paraît de plus en plus futile au fur et à mesure de l’avancée de cette grossesse.
Je n’espère aucun sexe.
J’espère un bébé poisseux, fripé, moche, entier, avec deux grands yeux plongés dans les miens.  J’espère une rencontre puissante.
J’espère mon bébé magique, mon tout petit, mon trésor fragile ; je n’espère rien d’autre. Evidemment, ça n’empêche pas la curiosité de mieux connaître le petit être que j’héberge.
Evidemment, ça ne m’empêche pas non plus de me demander si j’investirais ma grossesse différemment en sachant.

Hier, avait lieu l’échographie morphologique du second trimestre.
J’ai été surprise par la taille de mon bébé, la complexité de sa physiologie. J’ai tout de suite rappelé à la sage-femme que je ne souhaitais pas connaître le sexe, mais que D., si.
J’ai détourné le regard à la mesure du fémur. J’ai joué le jeu ; mais je suis curieuse.
Une fois de plus, je suis sortie avec un  » Tout va très bien Madame la Marquise  »
Une fois de plus, je me suis dit : « C’est fou que tout aille aussi bien » , j’ai repensé à la rencontre folle entre un spermatozoïde paumé décongelé provenant d’une vessie et un de mes ovules et ce foetus de vingt-deux semaines,  parfait, beau, avec ses deux reins, son cervelet, ses quatre cavités cardiaques, sa vésicule biliaire,  qui refuse les photos 3D en mettant main et pied devant le visage.

Puis, on a attendu le compte-rendu.
D. trépignait, mais faisait le décontracté avec des blagues nulles, signe d’un stress intense en phase de redescente.
Il m’a dit : « je vais demander ». « Je vais pas demander ». « Je vais demander si elle me propose ». « Je vais pas la déranger ».
Bref, la sage-femme est sortie du bureau et au moment de se quitter, je l’ai gentiment interpelée en lui expliquant que D. avait vraiment envie de savoir. Alors, ils se sont isolés et ils sont ressortis et…. j’ai rien vu sur le visage de D.

A partir de ce moment-là, je l’ai cuisiné mais au fond, je ne voulais pas savoir.
Je ne sais toujours pas. Il est super doué. Il est hyper fort.
J’étais un peu déçue de sa réaction, de sa « faiblesse ». Il était infiniment heureux que j’aie provoqué la révélation, alors que ce n’était pas mon souhait premier.

Et puis, je me suis dit que c’était en réalité une magnifique façon de nouer une relation avec son enfant, de partager un secret que je ne partage pas. Après tout, moi, j’ai tous ses mouvements, ces rencontres intimes avec un petit pied égaré, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; je suis heureuse de céder un peu de terrain avec son papa.

J’ai arrêté de poser des questions et je n’en poserai plus.

D. a appelé ma grand-mère le soir pour lui dire.
Ma grand-mère est une tombe et elle m’aime plus que n’importe qui. Elle s’est lancée dans une entreprise de layette et elle a vu certains modèles de robes par exemple. Elle m’avait donc demandé si elle pouvait savoir.
Elle sait.
Mais ce n’est pas le plus important.
Le plus important, c’est l’amour avec lequel D.parlait de son petit au téléphone avec ma grand-mère, de son bonheur de vivre cette grossesse, de cette impression de revivre qui l’habite.
Ce sont aussi les larmes à l’écoute de cette chanson, son hymne de papa depuis le tout début de cette aventure en 2012

Finalement, c’est pour le reste des « gens » que c’est le plus compliqué à gérer.

– ceux qui nous prennent pour des illuminés
– ceux qui sont plus curieux que nous et qui nous poseraient un échographe sur le ventre pour savoir avant nous
– ceux qui veulent absolument décliner la vie en bleu ou en rose
-ceux qui te harcèlent à coups de clins d’oeil : « tu sais mais tu ne veux pas le dire, allez tu peux me le dire à moi ».
Et par ricochet, ça nous complique la vie parce qu’on doit se confronter aux croyances tout droit venues d’un monde obscur, aux poncifs, aux prédictions hasardeuses ; l’envie furieuse d’un « je vous emmerde » qui affleure les lèvres mais qui ne sort pas parce que, soyons honnêtes, la PMA c’était quand même bien plus chiant que les conneries des gens. J’ai récemment eu très envie d’être insultante avec ma belle-maman qui m’a dit : « il bouge beaucoup alors c’est un garçon ». Même si elle ne sait rien de mes profondes convictions féministes. En plus, je n’aime pas beaucoup partager sur ma grossesse et mes ressentis avec les personnes qui ont un avis sur tout.

A la question : « C’est quoi ? » ; je réponds invariablement : « un bébé ». (et j’ai déjà répondu aussi : « un alien, pourquoi? », « un cochon d’Inde », « un kangourou ») et quand je suis de bon poil, je réponds simplement : « une surprise ». Il se trouve que j’aime le mixte et que je suis opposée aux habits genrés dès la naissance. Mis à part la difficulté grandissante à trouver des enseignes à prix abordable qui proposent des vêtements mixtes (mais j’ai une tricoteuse de mamie qui me facilite la vie) , je m’équipe facilement (ou je ne m’équipe pas vraiment ; je crois que je vis un blocage des achats qui ne passera que lorsque je saurai que le bébé que je porte pourrait vivre à la naissance… mais ces aspects de ma grossesse seront évoqués dans un autre article).

Qu’est-ce que ça change de savoir ou de ne pas savoir ; je ne le saurai peut-être jamais. Peut-être que je n’aurai jamais la chance d’avoir un deuxième enfant. Mais j’espère d’ici quatre mois, vous dire ce que cela fait de découvrir son enfant.