Lettre ouverte à mon futur papa

Mon cher futur papa à moi,

La société a dit : tu ne tomberas pas amoureux fou de la petite fille qui buvait des diabolos roses quand elle aura grandi. C’était il y a bientôt douze ans.
On s’est désirés.
On est tombés.
Tomber amoureux n’est pas toujours cette chute soyeuse et duveteuse qu’on imagine, cette promenade langoureuse sur la Côte Ouest en cabriolet sous les palmiers de L.A.
L’amour qui va contre le courant de la pensée blesse, te fait prendre des virages, t’eprouve.
Tu ne peux pas te satisfaire de la tiédeur quand la fièvre des autres assèche l âme et les lèvres.

C’est sans gêne aucune que je promène mon gros ventre pendu à ton bras.
Même si tu n’as plus que les fils d’argent des étoiles dans tes cheveux, même si tu boîtes, même si cet enfant n’a pu être conçu dans l’intimité d’une alcôve.
Cet enfant est le fruit d’un amour qui a vaincu les regards, vaincu la maladie, le chômage, les démons. C’est tout cela que dit ma main dans ta main et ma bosse sous la poitrine.
C’est tout ce que la société, dans ces ruminations incessantes, ne peut saisir de l’immatérialité des sentiments.

Parfois, je me demande ce que tu ressens tout au fond de toi, face au poids des curieux ; quand avec la précision du rapace, se croisent tes yeux et ceux du juge anonyme de la foule.
Je te vois, toi, qui dis si peu sur tes tourments et qui préfères laisser l acide poison te consumer.
Et soudain, cette joie pudique quand on vient chaleureusement te féliciter.

On sait bien tous les deux que tu ne courras pas derrière les vélos, que tu ne joueras pas au foot.
Tu changeras les couches et tu porteras et c’est déjà beaucoup que d’autres pères plus jeunes ne font pas.
Nul ne sait si tu seras encore là dans dix ou vingt ans, si je serai encore à tes côtés, mais au fond qui sait vraiment ce qu’il sera demain?
Qu’a-t-on fait de si extraordinaire que de vouloir un enfant après s’être aimés dix années?

Merci d’avoir voulu cet enfant avec moi, même quand les difficultés sont apparues.
Merci de photographier mon corps de future mère avec amour.
Merci de poser la main le soir sur la bosse mystérieuse qui se promène.
Merci de sourire quand on te dit que ta fille est jolie et que tu feras un chouette grand-père.

Merci à la vie de laisser ma main dans la tienne encore quelques années et de nous avoir offert cet enfant.

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