L’être et le devenir

Je sens son ombre derrière moi.
Ses souffles de bras qui serrent ma gorge et puis l’étouffement.

S’émanciper, protéger, éliminer.
Je parle bien d’elle.
De celle qui m’a mise au monde.
De la cicatrice au fer rouge de mon âme qu’elle a apposée.
Implacablement.

Je parle de paix et de rage.
De ce chemin parcouru depuis la séparation
D’avoir vécu à vingt ans,
De mes ailes rognées,
Du moineau aux ailes détrempées sur le rebord de la fenêtre.

C’est elle le fantôme de la maternité.
Bien sûr, les ailes ont séché et j’ai volé,
Mais je n’ai pas pardonné.

Je ne pardonnerai pas les années de lutte pour exister ; je ne pardonnerai pas les doutes que j’ai traversés, que je traverse et que je traverserai durant ma maternité : la peur de ne pas aimer, de se perdre, de se désintégrer.

Pourtant, tout au fond, j’ai toujours été une mère. J’ai toujours ressenti en moi la possibilité d’un amour infini et j’ai toujours su faire preuve d’abnégation dans cet amour.

Il a fallu tout construire depuis les toutes premières fondations. Poser un chaton contre moi, lui offrir mes nuits, savoir instinctivement ses besoins pour comprendre que je pouvais aimer infiniment, malgré toutes mes craintes.
A chaque fois, j’ai cru que je ne pouvais pas aimer plus ou aimer encore et j’ai aimé.
C’est ridicule d’écrire que des chats en perdition m’ont révélée. Pourtant, c est vrai. J’ai compris que j’avais cette aptitude à aimer, à faire grandir, à respecter.

Je traverse cette grossesse comme une fulgurance. Ou bien, c est elle qui me traverse.
Il a fallu abandonner la maîtrise absolue. Par chance, elle s’écoule comme une rivière calme, sans remous. Jetée à corps perdu dans le travail pour éviter de remonter de la vase à la surface des eaux calmes. Un écoulement sans fin, irrémédiable vers la naissance et imperceptiblement le flot des sédiments qui s accumule malgré moi.
Travailler pour ne pas penser, c est oublier de s allonger pour toucher cette créature mystérieuse qui grandit dans ses viscères. C est se comparer aux autres et se trouver si loin de l’invisible curseur de la norme.
Je ne voulais pas croire qu’elle puisse choisir mon ventre.
C est refaire un test urinaire à six mois de grossesse, malgré les échographies, malgré les mouvements, c est penser qu’elle va s’en aller comme si elle pouvait choisir d’autres tripes, chaudes, accueillantes et lumineusement aux normes.
Je ne parviens pas à faire le lien entre mon amour et l enfant qui grandit en moi. J’aime cet enfant infiniment et je ne sais pas qu il est en moi… C est comme s il était resté dans les limbes que je décrivais précédemment.
Mais j’aime être enceinte. C est une expérience sublime à vivre, l impression indicible de toute puissance et de création.
D’où peut être cette sensation d’être dépossédée d une partie de cette potentialité,  quand ce pouvoir vous est refusé.

Cependant, je sortirai de cette expérience avec une conviction encore plus affirmée qu’auparavant: l amour maternel ne naît pas de nos viscères. Ce que je ne savais pas au début de mon désir d enfant, c est que ce que je voulais réellement c était être mère, c est à dire, élever un enfant, ressentir une part d infini dans l amour.
Le porter aura été une fabuleuse expérience ; mais elle n’a pas conditionné mon amour.

Ce que j’ai admiré, c’est la capacité de cet être vivant à faire sa route, indépendamment des doutes et des questionnements. Peu importe que je sache ou que je ne sache pas ou bien que je marche trop, que je ne puisse plus distinguer le jour de la nuit ou que je tergiverse sur un modèle de couche lavable : la vague est irrémédiable.
Tu ne peux que lâcher prise et être l’esclave délicieusement consentante de cet être.

De mon couple ne naîtra jamais un enfant conçu à l arrière d une berline un samedi soir sous la pluie ; il n y aura pas de fruit d insouciance, de retard suspect et j’en ai fait mon deuil. La PMA a poussé l’introspection au bout de ses forces et j en beaucoup retiré. Évident à dire quand on promène un ventre rond et que l’on ressort du côté des couples gagnants.
Évident encore à dire, peut-être, quand l’infertilité ne vient pas de son corps.
Je n’ai pas sur-investi ma grossesse même si j’espère en vivre d’autres car ce fut (et restera pour deux mois encore) un beau moment de ma vie ; je ne me suis pas senti une autre ; mon corps n’est pas très différent de ce qu’il était il y a sept mois si j’enlève cette bosse énorme et je ne ressens pas de transformations profondes en mon être.
Je considère tout cela comme l’aboutissement d’un processus ou plutôt comme une suite.
J’ai pu traverser tout cela logée à 100 km de chez moi, ne pas pouvoir utiliser mes canalisations pendant deux mois, revenir le vendredi soir et tomber sur un gigantesque dégât des eaux, mon conjoint a fait un burn-out et ne supporte pas son traitement ; mais je tiens fermement la barre.
J’ai décidé d’assumer mon rôle de capitaine.
De fait, je suis assez confiante en l’avenir. Je suis où je voulais aller. le chemin ne ressemble pas aux prévisions de naguère mais finalement, j’ai fait mieux que m’en accommoder.

Et j’ai d’autres projets, des tonnes de projets.

vague hokusai oiseaux

« En toi chantent les fleuves et sur eux fuit mon âme
comme tu le désires et vers où tu le veux.
Trace-moi le chemin sur ton arc d’espérance
que je lâche en délire une volée de flèches. »

Pablo Neruda, Vingt Poèmes d’amour, Poème 3, extrait.

« Maman est malheureuse… »

La salle est grande et dégage une atmosphère de solennité propre aux lieux réservés à la justice. Je me sens comme une petite chose écrasée par le poids de la vertu cardinale. Dans cette pièce baignée par un pâle soleil de novembre, le velours cramoisi des fauteuils s’accorde au chêne doré  de l’estrade et se reflète sur l’imposante cheminée Renaissance.
Nous sommes à des dizaines de mètres, en contrebas, citoyens justiciables sous l’épée aveugle et équitable.
Je ne le sais pas encore mais je suis enceinte de quatre jours. C’est fou mais je ne le sais pas encore.

Audience de 15h30 dans ce bâtiment qui a fait et défait mon enfance. Aujourd’hui, mon père est à mes côtés. Nous sommes demandeurs tous les deux.
La cloche tinte, les juges rentrent et nous nous levons, fidèles au protocole.
Comme des lions en cage, les couples frappés par la discorde tournent et retournent. Ils exécutent la chorégraphie de l’ignorance et du déchirement, chronique des affaires familiales du désenchantement.
Une à une s’égrainent les affaires du jour. Chacun s’en tient à une stricte symétrie axiale. Pourtant, leurs corps se sont mêlés un jour et puis cet espace s’est mû en vide tenu par quelques particules de froide colère.

Moi aussi, je me suis tenue diamétralement opposée à mon père. La salle sent encore ce jour où il est venu saoul à l’audience de la révision de ma pension alimentaire.
C’est dans le bureau, derrière, que mes parents se sont déchirés un mois de février 1995.
Il aura fallu des années, que je me meure sur un lit d’hôpital, plusieurs cures de désintoxication pour qu’il essaie de me faire rire face à mon indicible mais palpable tension de ce jour de novembre.

Nous demandons d’annuler le jugement de ma pension alimentaire. Une ironie, lorsque l’on sait les déchirements qu’elle a provoqués. Elle m’est versée par saisie sur salaire, saisie demandée par ma mère et donc non annulable auprès de l’huissier en mon nom.
Elle est tout ce qui me rattache à cette enfance tourmentée.

Après plus d’une heure d’attente, nous pénétrons dans une pièce sombre qui contraste avec la clarté lumineuse de la salle d’audience.
Le juge est froid, la greffière sourit.
Ma mère est le défendeur ; elle n’est pas venue. J’étais terrorisée à l’idée qu’elle puisse venir ; qu’elle me fasse perdre mon sang-froid et que je me montre faible quelques jours après cette insémination que je pensais perdue. Dans les mains du juge, je devine une lettre longue, emportée, qu’il n’évoque qu’en un demi-mot : « Vous n’avez que peu de relations avec votre mère? »

– Aujourd’hui aucune.

Qu’aurais-je pu lui dire ?
Que je n’aime pas ma mère et que je n’en éprouve aucune souffrance?
Que ma vie a commencé quand j’ai cessé de la côtoyer ?

Bien sûr, elle m’a allaitée, nourrie, soignée, mise au monde sans péridurale.
Bien sûr, elle a été fière de mes résultats scolaires.
Bien sûr, elle disait à qui voulait bien l’entendre que j’étais jolie et intelligente.

Je lui aurais raconté comment elle s’était posé la question d’avorter quand elle avait su que j’étais une fille, elle qui ne s’était projetée qu’avec un garçon.
Je lui aurais raconté comment elle m’a élevée comme un garçon, me forçant à garder les cheveux courts des années durant.
Je lui aurais raconté comment j’ai été droguée aux calmants parce que je ne dormais pas bébé.
Je lui aurais raconté comment elle m’a tenue à trois ans par une jambe au-dessus de la balustrade du troisième étage parce que je n’avais pas été « sage » cet après-midi.
Je lui aurais raconté la peur au ventre quand lors de ses crises, elle me cognait dans les murs et qu’elle me passait sous la douche froide parce que hoquetant de frayeurs et de sanglots, je lui implorais d’arrêter.
Je lui aurais raconté le silence familial, les chutes diplomatiques pour expliquer les bleus quand j’étais en vacances.

« Maman est malheureuse »
« Maman est malade »
« Maman ne va pas bien »

J’aurais voulu leur dire que moi aussi, j’étais malheureuse. Malheureuse de voir mon père désabusé se réfugier dans l’alcool.  Malheureuse de voir débouler le médecin de garde à trois heures du matin injecter du Tranxène à ma mère. Malheureuse de l’entendre ramener des hommes à la maison quand mon père était de planton.

Mes parents ont divorcé, ma mère a eu ma garde et tandis que mon père plongeait dans un alcoolisme chronique; à 10 ans, je suis devenue responsable de ma mère.
On venait me chercher en classe pour me dire que ma mère était encore à l’hôpital.
Elle a abandonné mon chien dans les bois pour que son amant vienne s’installer avec le sien à la maison.
Elle a couché avec mon père quand il m’a ramenée, un jour, j’étais dans la pièce à côté. Mon père est reparti et elle m’a dit « il baise toujours aussi mal ».
Une seule fois, une assistante sociale est venue à la maison suite à un signalement et j’ai dit que tout allait bien. Je voulais juste qu’elle m’aime.

Au milieu de cet hiver, mes invincibles étés étaient les vacances chez mes grands-parents.

Et puis la parenthèse enchantée a été mon beau-père et la naissance de ma soeur que j’ai protégée de mon mieux.
Tout semblait résolu. Le passé semblait envolé, enterré. Et en même temps, je gardais au fond de moi ce terrible passé ; on me disait volontiers angoissée, malade, fragile.
Ma mère avait trouvé cet équilibre dans cette relation, son rôle maternel : ma fille est fragile.
Et puis quelques mois après la naissance de ma soeur, tout a recommencé.
On a rejoué la comédie « Maman est malheureuse » avec la nuance « à cause de toi, parce qu’elle se fait du souci ».
J’étais au lycée. J’ai été prise dans une brillante classe préparatoire parisienne et je suis restée là parce que « tu es trop fragile pour être loin de moi ».

Ensuite l’anorexie dont j’ai parlé dans un précédent article, l’indépendance avec D. et ma psychothérapie, les retrouvailles avec mon père sobre depuis plusieurs années et mon appétit de la vie.

Je vais avoir trente ans.
J’ai un travail que j’aime et je vais à nouveau passer l’agrégation.
je vis avec mon conjoint depuis onze ans.
J’ai un appartement à mon nom.
J’ai mon permis.
J’ai une graine de sésame surprise qui a souri à mon ventre.
Ma vie a commencé à plus de vingt ans,  ce soir où je lui ai dit que je ne voulais pas être comme elle.

Bien sûr, elle m’appelle encore régulièrement pour me dire qu’elle m’aime, qu’elle est malheureuse.
Mon beau-père a divorcé et ma soeur a refusé d’obtenir un droit de visite chez elle.
Elle a abîmé deux enfants, allaités, mis au monde sans péridurale, nourris, soignés, bien éduqués.

Je ne considère pas que donner la vie fasse des femmes des héroïnes parce que cela ne suffit pas.
Les enfants ne choisissent pas les ventres où ils s’installent.
Une mère n’est pas plus sacrée qu’une autre personne ; elle n’est pas toujours un croisement de super-héros et de princesse ou une femme dévouée corps et âme à ses petits.

Aujourd’hui, c’est moi la mère potentielle et je ne sais pas ce qu’est véritablement une mère.
Je crois que je sais aimer ; je sais donner du temps, avoir la patience ; mais je n’ai pas de modèle.
Je vais devenir mère ; je suis mère et je suis là, adulte, construite et si fragile à l’intérieur.

Bordel, j’ai peur.
Pas peur d’accoucher, pas peur de changer les couches, pas peur d’allaiter.
Confrontée aux faillites familiales dans mon métier qui me renvoient avec plus ou moins de gravité à ma propre histoire , j’ai peur d’être cette mère mal aimante ; j’ai peur de ne pas savoir aimer.