Allaiter dans l adversité

Je pensais qu allaiter allait de soi.
J ai pris ma carte à la Leche League.
Je suis allée aux réunions.
J’ai engrangé les informations sans aucune crainte.
Allaiter était vraiment une détermination. Je rêvais de ce que j imaginais être un corps à corps quasi mystique avec la chair de ma chair.

Puis A.est né.
Après un accouchement compliqué et une césarienne, il ne téte pas.
Je n’avais pas prévu la césarienne, la séparation post naissance et… le bébé qui ne parvient pas à téter.

Première « tétée « : 3 personnes au dessus de moi, je suis groguie, je ne peux pas bouger et on presse déjà mon sein tout en me pressant moi et A. sur l’urgence de la situation.
Car A. fait des hypoglycémies et on lui donne des compléments:  » Pas de biberon « . Je me répète, j insiste lourdement.  » Oui, mais vous êtes trop fatiguée. » On opte pour la cuillère puis la tasse. J essaie de montrer que je maîtrise mon sujet.
Ce complément est un déchirement.
Oui, c’est idiot.

La montée de lait s ajoute aux autres douleurs, doutes, frustrations.
J ai mal, aux seins, au dos, au ventre, j ai perdu plus de 10kilos et j ai une anémie assez importante. Le lait coule en permanence de mes seins tendus, on me pose des compresses d osmogel, on m aide à exprimer un peu de lait. Je pleure dans la salle de bains (après mon accouchement épique, je me trouve un peu ridicule).
Mon corps m est devenu étranger, si faible.
Je tire mon colostrum puis le lait avec un vieux tire-lait. On entre dans la chambre comme dans un moulin à vent, alors que je suis branchée au tire-lait. Même les visiteurs voient mes seins dans le couloir.
C est la désillusion.
Donc c est cela la maternité.
Accouchement très éloigné de ce que j avais projeté et allaitement qui est en train de m’échapper.
Mon fils est superbe, je l’aime mais je suis trop fatiguée pour le réaliser.
Je suis passée à côté des premiers jours.
Peut-être ma seule grossesse pour cette découverte brutale de la maternité.
Quand je marche essoufflée dans le couloir, quand je donne le bain, je trouve toutes les mères meilleures que moi, plus belles et plus épanouies.
Je culpabilise pourtant: il est si parfait, j ai presque retrouvé ma silhouette, mais de quoi je me plains ?

Chaque sage-femme ou auxiliaire de puériculture a un avis sur la prise de sein de A. On peut s acharner sur mon sein de longues minutes, A.pleure. Il glisse sur ces seins trop gonflés. On me repropose même le biberon, comme une évidence.
Stop.
Je ne veux plus qu’on force mon bébé à prendre le sein.
Je donne mon colostrum puis mon lait à la tasse sans demander d’aide. Je décide de poser A. au maximum sur moi, même si ma césarienne me gêne beaucoup. Il joue avec le sein quand il est calme. Je joins ma conseillère en lactation, je m’accroche, je veux allaiter. Le quatrième jour, une auxiliaire et une sage femme bidulent un DAL avec une sonde. Je ne les remercierai jamais assez.
Nous pratiquons le DAL au doigt.

http://www.lactissima.com/a-tire-d-ailes/une-solution-meconnue-au-refus-du-biberon/

Ce système sauvé mon allaitement puisque A. ne tétera pas avant ses trois semaines.
Que de doutes et de fatigue, d’envies de renoncement.
Toutes les deux heures, jour et nuit,  je tire mon lait que je donne à la demande avec la crainte de ne pas tirer assez ou à temps et celle de voir ma lactation baisser. ( entre temps. D. s est fracturé l épaule et je gère donc tout toute seule).
Ma sage-femme est soucieuse quant à mon état de fatigue. La moindre annonce de poids qui stagne me submerge d’angoisse, malgré les propos rassurants.
Si je n avais pas eu de soutien, de ma sage-femme et de ma conseillère en lactation,  j aurais sans doute tout balancé. Ou bien je me serais retrouvée à l’hôpital.

Il y a les gens qui ne comprennent pas que j insiste, mes seins sont trop petits, je suis trop mince, trop fatiguée, mes mamelons trop plats…
Et puis un jour…
Après trois semaines, un matin pendant que je me préparais, A. grognait un peu.
Allez, on essaie.
Je prends A., je m’assieds au bord de la baignoire. Le voici qui prend le sein. C’est notre toute première vraie tétée sous la lumière glauque de la salle de bain. Je pleure de joie.
Je suis aussi un peu inquiète. J’ai trois biberons d’avance dans mon réfrigérateur. Est-ce que je dois encore tirer mon lait?
Est-ce que nous sommes vraiment sur la bonne voie?
A chaque pleurs, D. me fait remarquer qu’il n’a peut-être pas assez au sein.
L’entourage ne se rend pas compte mais il est très rarement encourageant dans ces circonstances. Mais je persiste. Cela n’empêche pas les doutes, je fouille le net et j’allaite à la demande (là aussi tout le monde a un avis sur la fréquence des tétées…) en me fiant aux fiches de La Leche League.
J’aime voir le visage repu de mon fils et le lait qui coule à ses commissures.

Je revis.
Enfin, je peux sortir et je prends confiance en ma maternité.

Mais bientôt, les crevasses arrivent. Que dis-je, ce sont des ornières, des fossés, des gouffres.
Inconsciemment, je repousse le moment de la tétée parce que je hurle de douleur. Je pense même que je vais perdre un bout de mamelon.
Là, encore, j’insiste. Cela va passer forcément. Tout passe.
Je mets de la crème Melectis et puis j’achète un tube de lanoline des laboratoires Lansinoh, j’applique des coquillages d’allaitement et la nuit, je laisse mes seins à l’air.
Là encore, il m’a fallu pas mal de soutien.

A. a aujourd’hui six semaines mais les crevasses commencent à se résorber. L’allaiter est devenu une joie. Nous pratiquons toutes les positions et tout semble enfin se réguler. Il a pris 800 grammes en vingt jours. Je me repose enfin.
Voilà, je découvre ce que je voulais de l allaitement: m’arrêter sur un banc et nourrir mon enfant, le voir s’accrocher à mon sein.
Et puis apprendre à aimer. Non, mère ne suppose pas un attachement inné à son enfant, ce qui est assez déroutant quand on a expérimenté un long désir, il y a une forme d instinct mais l’amour se construit.
Nourrir au sein, et y parvenir, m’a aidée à me construire comme mère: il existe une sorte de symbiose, un langage biologique invisible entre lui et moi, que je perçois maintenant après six semaines et depuis que je me fais confiance. Il faut apprendre à lâcher prise et à se fier au cerveau reptilien. Celui qui t’indique que ton enfant a faim 10 minutes avant ses larmes même en son absence.
Ce fourmillement dans tes seins.
L’odeur de sa peau qui remplit ta poitrine.
Son apaisement quand il dort contre le sein.

Il y a une grosse contradiction dans la prise en charge de l allaitement en France aujourd’hui. On ne peut pas le promouvoir en étant aussi ignorant de ce qu il implique ou en restant sur les bases de l’alimentation par lait industriel.
Toutes les trois heures n a pas de sens dans un allaitement à la demande et allaiter n’est pas que nourrir.

Je n ai jamais autant compris le nourrissage par biberon que depuis que j allaite.  Avant, je ne faisais pas de prosélytisme en la matière. Je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui une réelle supériorité nutritive du lait maternel sur le lait artificiel. En revanche, je suis convaincue qu’allaiter doit être un vrai choix pour ne pas être vécu comme une aliénation.
Je suis plutôt du genre hyperactive et anxieuse : me voici condamnée à suivre le rythme imprévisible d un nourrisson. Ses besoins en nourriture, ses douleurs, ses peurs. Ma peur de ne pas assouvir un de ses besoins. La peur de faillir dans mon rôle de nourrice. Le sentiment d’être prisonnière puisque ce rythme est à l’inverse de la liberté que je prône. Oui, allaiter suppose de se mettre à l’écart, d’une certaine manière, des rythmes de la société.
Pour moi, la tranquillité vantée par la Leche League n est pas du côté de l allaitement. Il n est pas qu’épanouissement, bien au contraire. Il peut même être très douloureux au moins les premières semaines.

J ai aussi beaucoup souffert des remarques. Soyons honnête: allaiter jouit actuellement d une très bonne image dans l opinion publique.
Toutes les trois heures.
Dans une pièce séparée.
Jusqu’à 6 mois.
Quand tu as un certain gabarit.
Je mets mon enfant au sein avant qu il ne pleure, je dors contre lui toutes les nuits ( berceau Next to Me de Chicco), je compte allaiter strictement jusqu’à 6 mois et poursuivre jusqu’au sevrage naturel.
Sentir mon petit en dormant en collant mon nez sur sa tête, l’odeur du lait et de nos corps maintiennent des montées de lait impressionnantes.
Je suis donc classée parmi les mères possessive et castratrices éduquant des enfants capricieux et dépendants. Je n ai sûrement pas un lait de qualité vu mon poids à la moindre colique ou tétée rapprochée.
J ai fini par mentir à mes proches pour ne pas avoir à me justifier sans arrêt. Ou bien j’encaisse. Ou bien je milite pour le respect de mon choix.
« Ton lait n’est pas assez nourrissant »
« Arrête de le couver »
« Il n’a pas faim, il te fait du chantage »
« Donne lui une tétine »
« T’en as pas marre de l’avoir pendu à toi comme ça tout le temps? »

Allaiter est essentiellement instinctif.
Mais la société, dans son fonctionnement normatif, cherche à le rationaliser. Il n y a rien à rationaliser. C est une histoire d amour entre une mère et son enfant et la passion n a pas de normes.
Quelques connaissances de base suffisent pour allaiter:
– Les signes d une succion efficace ( positionnement lèvres, menton, joues gonflées)
– La lactation est une affaire d’offre et de demande : plus on donne, plus on produit.
– La composition du lait varie au cours d une tétée ( utile pour certains troubles digestifs) : il faut donc veiller à ce que le bébé reçoive régulièrement  le lait de « début » et de « fin » de tétée ( le sein est alors « mou »).

Après, tout est affaire de couple mère/enfant et en l’absence de problème de prise de poids ou de santé du bébé, il n’y a pas lieu de s’inquiéter sur la manière dont on mène son allaitement.

Un bébé peut apprendre à téter même après plusieurs semaines à condition de ne pas perturber ses réflexes de succion: ne pas céder au biberon si sa volonté profonde est d allaiter.
Il ne faut se fier qu’à une personne spécialisée en allaitement : une conseillère en lactation de La Leche League ou bien tout autre personne possédant un diplôme universitaire adaptée ( certains pédiatres le passent).
En cas d’interrogations, on peut consulter le site de La Leche League ( non que je fasse de la publicité mais c’est réellement un site de référence).

http://www.lllfrance.org

Pour la médication en cours d’allaitement, on peut consulter le site du CRAT  qui s’intéresse aux effets tératogènes des différentes molécules.

http://www.lecrat.org

Et vous, les arrivées en gare de destination, comment vivez-vous l’allaitement?

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Naissance d une mère et d’ un petit garçon

Métaphore de l imprévu.

Après quelques jours de faux travail, elles sont arrivées comme ça, au coeur de la nuit, insidieusement, les premières contractions. Nous étions à 13 jours du terme.
Dans la journée qui a suivi, ma consommation effrénée de Spasfon et le bain n’ont pas changé grand chose à la grande et immuable rythmique, assez désordonnée chez moi. Je commence à me pendre, le bassin en bascule, sur tout ce que je trouve. Le col bouge. Je m’active et je fais même de l’enduit.

18h, je perds le bouchon muqueux. Je préviens ma sage-femme. Cette fois, on y est ; je sens que le travail progresse.

20h, je vais déplacer ma voiture, les contractions sont présentes toutes les huit minutes, je choisis la bonne fenêtre pour manoeuvrer. C’est assez joyeux ; je suis confiante.

21h, je vais chercher les bouteilles d eau oubliées dans la voiture. Je m arrête régulièrement sur le trajet pour me pendre à D. Je prie pour ne croiser personne. J espère que le travail progressé rapidement. Ma sage-femme est régulièrement jointe par sms.

23h30, j ai des nausées monstrueuses et je commence à avoir des envies pressantes d aller aux toilettes. Les nausées me font paniquer ( vomir est ma grande phobie). Je vocalise sur les contractions et un de mes chats décide de se lover contre moi à partir de chaque décrue de la douleur, mon chat ne me quittera plus jusqu’au départ.
0h00, la sage femme arrive, je suis à 3. La douleur ne m effraie pas. Je me cale, je vocalise.
2h00, je suis à 6. On décide de partir, cela me contrarie. Je serais bien restée et je le dis à la sage-femme. Mon père arrive, il parle beaucoup alors que j ai besoin de silence. Dans la voiture, la douleur est intense et difficile à supporter sans la liberté de bouger et il pleut à grosses verses, ce qui nous ralentit. Devant nous, un gyrophare bleu nous fait craindre un accident.

3h, je suis à la maternité. J ai retenu un cri en montant dans le service. Je ne me sens pas bien, j ai peur de déranger et d incommoder les gens par mes vocalises. Je peine à m approprier l endroit, les contractions deviennent franchement irrégulières: on rompt la poché des eaux, premier geste d une longue lignée. Je le vis assez mal. Je n’aime pas être là, la présence du monitoring me dérange.
A chaque contraction, je perds un peu de liquide, de sang et j’émets régulièrement des selles. J’ai envie de me cacher. La sage-femme protège comme elle peut mon intimité et change souvent les alèses. J’ai peur de salir.
On s’explique avec la sage-femme pour que le travail reprenne sereinement.

6h, nous sommes à 9. En sortant de ma bulle, je m’aperçois qu’il fait jour.
Mais à 7h, rien ne bouge. Le coeur du petit marque quelques ralentissements sans gravité. Le médecin ne préconise rien mais le bébé se présente en occipito-sacrée, un bourrelet de col gêne la progression. « c’est un premier, c’est long madame, quoi qu’il arrive, il sera dans vos bras à la fin de la matinée ».
J’ai des contractions très intenses en spasmes, comme un vomissement mais dans le bas du ventre.
J’appelle mon bébé, j’appelle les contractions. Je plonge la main pour sentir mon bébé descendre et je sens ses cheveux ; mais le bébé ne descend pas.
Second passage du médecin, tout le monde va bien, on va tenter le tout pour le tout pour faciliter le passage du bébé.
Je tente toutes les positions. Je pousse. La sage-femme tente de faire tourner le petit. La douleur devient difficile à supporter ; je perds espoir et confiance.
A 9h30, la sage-femme m’annonce qu’à chaque contraction, le bébé descend puis remonte. Quelque chose bloque sa progression ; nous sommes à trois heures de stagnation du travail ; nous avons dépassé les limites. Deux obstétriciens ont débarqué dans la salle.
Bref, je lui dis avant qu’elle ne l’annonce, il va falloir faire une césarienne.
Elle confirme.
Après un nouvel examen, je lui dis que je ne veux plus qu’on me touche ; je ne veux plus que quelqu’un mette la main dans mon corps.
Je pleure ; je culpabilise. Ma mère, mes craintes, tout revient, tout se bouscule.
Ma sage-femme et l’ensemble de l’équipe viennent me réconforter pour me dire à quel point j’ai été forte jusqu’ici , que le blocage est mécanique, que le bébé va très bien.

Puis tout se met en branle. On me prépare.
Je vois la sonde urinaire débarquer, on me rase en même temps. Les contractions sont ininterrompues et je ne cesse de répéter : « non, pas maintenant, j’ai une contraction ». L’anesthésiste qui arrive dans le même moment se met à râler : « mais enfin, c’est inhumain de poser une sonde comme ça alors qu’on a le temps de poser la rachi ; elle souffre la dame ».

Je suis d’accord avec lui.
Trente heures de travail et je me souviens essentiellement de la pose de la sonde, qui me me gênera encore trois semaines après.

J’ai oublié mon conjoint à ce moment ; j’ai tout oublié. Je suis dans l’action ; je pense que j’ai mal. Je sais que ça va s’arrêter mais je suis dans l’inconnu. Finie la maîtrise.
Je n’ai pas révisé la césarienne ; je ne sais pas encore quel type de douleur il va me falloir affronter.
Je me cramponne à tout ce que je peux ; je suis sur le dos, c’est intenable.
L’anesthésiste invite pour que mon conjoint m’embrasse.
Le bloc est juste à côté.
Les infirmières doivent enlever mes mains de leurs bras pour poser les brassards.
Je claque des dents, je tremble. J’essaie de rester concentrée sur l’accouchement ; je ne veux rien rater ; j’écoute à peine ce que dit l’infirmière qui me parle de malaise.
Elle voudrait que je pense à autre chose ; je me souviens que je lui ai répondu : « mon bébé va naître, je ne veux pas penser à autre chose ; je n’ai pas peur ».
Et elle de rétorquer après la pose de la rachi que ma tension ne descend pas et que je suis plutôt solide comme petite dame.
Si j’avais pu, j’aurais baissé le champ pour voir. On m’explique ce qui va se passer et je réalise doucement que la douleur est partie. Je redeviens enjouée ; je blague avec les obstétriciens et l’anesthésiste sur le fait que, techniquement, j’ai accouché sans péridurale et que donc je peux lui amener des chocolats. Ma sage-femme a pu rester et elle rappelle que c’est moi qui veux découvrir le sexe de mon enfant.

« On commence, votre bébé est là dans cinq minutes »

« Il arrive »

Silence.
Juste le basculement de mon corps qu’on fouille.
Deux petits cris.
Larmes.
Si j’avais pu arracher ce foutu champ pour le voir.

« Il va bien, il est très beau. »
« On vous libère un bras, vous allez pouvoir l’embrasser avant qu’on l’emmène ».

Ma sage-femme apparaît et je reste concentrée sur ces deux prunelles perçantes.
Il s’incarne, le fruit de mes entrailles.
J’avais vraiment un enfant dans le ventre et c’était lui.
Je le touche, je l’embrasse, je le sens. Il me dévisage.

« Alors, c’est quoi? »
« C’est un petit garçon, j’ai un petit garçon, mon petit garçon »
« Félicitations »
« Faut l’appeler Désiré ». 
(c’est son quatrième prénom….)

Je me sens soulagée que tout aille bien. Voilà, j’ai un fils.
Je fais remarquer aux obstétriciens que je n’ai pas de vergetures et qu’ils ont intérêt à réussir la suture.
J’ai hâte de retrouver mon conjoint et mon petit.
Les obstétriciens me consolent en me confirmant que le problème ne venait pas du cordon mais bel et bien du positionnement de la tête, défléchie et enclavée dans le bassin.

Je suis transférée un petit quart d’heure plus tard en salle de réveil. Enfin, je crois. Ma sage-femme est venue me donner des nouvelles, le poids et la taille de mon bébé. Elle trouve qu’il a mes grands yeux.
A. arrive enfin dans les bras de son père ; on le pose sur ma poitrine.
Mon fils est beau.
A côté, une femme hurle et rit, son bébé naît ; j’ai un petit pincement au coeur même si je me sens très fière d’avoir surmonté tout cela.
C’est vrai, je ne verrai pas le premier regard de son papa ; je le sens un peu comme arraché de mon ventre. Et puis on m’explique les suites de la césarienne et je trouve cela beaucoup moins sympathique.
Mais il est là, plus beau que mes rêves l’avaient imaginé.

L’obstétricien repasse et me dit que ce petit c’est vraiment Désiré puisqu’il se souvient avoir pratiqué une échographie pour la réserve ovarienne. « la boucle est bouclée ».

Si je dois à nouveau accoucher un jour, je souhaite toujours un accouchement sans péridurale, si possible à la maison. J’ai plus souffert de l’absence d’intimité que de la douleur en réalité. J’aurais eu besoin d’être seule, sans regard.
J’ai affronté la douleur comme je l’avais imaginée et comme je m’étais projetée.
J’ai davantage d’estime de moi-même et cela m’a aidée à surmonter les difficultés qui ont suivi (et que je vous relaterai dans les prochains articles), même si dans les moments où cela va moins bien, le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur m’envahit.
L’accouchement est finalement peu de choses face aux immenses défis des premiers jours.

La face d’ombre.

Je vis une grossesse féerique.
Celle que même dans mes désirs les plus fous, je n’osais pas rêver.
Je suis infiniment reconnaissante à la Vie de m’avoir offert cette parenthèse enchantée. J’ai parfois peur que tout se brise ; juste parce que cela me paraît tellement irréel.

Pourtant, dans cet éclair de bonheur, quelques nuages viennent apporter la chair de poule à ma peau qui se réchauffait au soleil.

Mon conjoint d’abord, qui ne se remet absolument pas de son burn-out.
Nous en sommes au troisième traitement différent. Je dois lui dire d’aller se laver, le réveiller, le motiver, lui dire de changer ses vêtements, le rassurer. J’ai peur d’accoucher au milieu d’un énième effet secondaire.
J’ai un peu honte quand il est complètement dans les vapes lors des rendez-vous.
Et je me sens démunie, parfois un peu cruelle parce que je voudrais qu’il m’aide à faire ceci ou cela et que c’est impossible.

Et puis ma mère dont j’ai déjà parlé sur ce blog, qui sentant l’imminence de l’accouchement, cherche à m’atteindre par tous les moyens.
Nous avons l’habitude avec mon conjoint de nous installer à un café dans la journée : on boit notre noisette/ cappuccino le matin et parfois si nous revenons de courses ou de promenade l’après-midi, un Vittel quelque chose. Alors elle s’est installée là.
Hier sur un réseau social bien connu, je tombe sur une publication qui ressemble à une longue litanie sur ma grande ingratitude.
Avec ma soeur, nous avons commencé à vivre quand nous nous sommes séparées d’elle ; elle nous a détruites ; on a mis des années à guérir ; ma soeur est encore en thérapie. J’assume parfaitement ma position : une rupture totale.
Mais les remarques désobligeantes postées publiquement sur ce réseau social m’ont mise en colère : je n’accepte pas qu’elle puisse dire qu’elle aime déjà mon enfant, qu’elle n’a pas les moyens mais qu’elle enverra un cadeau alors que moi-même je ne lui achèterai jamais un morceau de pain et surtout que de parfaits inconnus lui suggèrent de lancer une procédure pour obtenir un droit de visite…
Cette possibilité soulève en moi d’insondables angoisses et j’ai même dit que je ne voulais plus accoucher si je n’étais plus en mesure de protéger mon bébé une fois qu’il était né. Cette peur me colle viscéralement aux tripes. Je ressens une rage indescriptible qui parcourt mon ventre et ma poitrine.

Je demande juste le droit à l’oubli, le droit à l’ignorance.
J’ai travaillé quatre mois loin de chez moi pour offrir le meilleur à mon enfant et ne rien devoir à personne. Je ne voulais pas qu’elle soit présente dans ma maternité et elle réussit à s’immiscer.
Je refuse qu’on grignote mon cocon patiemment tissé. Je voudrais simplement m’occuper d’accueillir mon petit que j’ai tellement voulu, m’occuper de l’aimer, de tisser avec lui des liens indéfectibles…
Bien sûr, la majorité des gens nous connaît avec mon conjoint et connaît ma mère, sait faire la part des choses. Bien sûr, je pense pouvoir réunir suffisamment de preuves, ne serait-ce que dans mon dossier médical, pour empêcher tout droit de visite , mais je sens la petite souris qui attaque le cocon.
Je crains d’être fragilisée après la naissance et de ne pas avoir les épaules assez solides pour porter tout cela.

 » Sois sage ô ma douleur » et autres réflexions personnelles sur la péridurale avant l’accouchement

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Charles Baudelaire, Recueillement

Je voulais vous parler de la péridurale et de la douleur pendant l’accouchement.
Je me suis dit, à juste titre peut-être, qu’il serait judicieux de confronter ma perception de la douleur avant et après.

Souvent, lorsque je parle de mon projet d’accoucher sans péridurale, je me heurte à deux positions :
– une position anti-péridurale avec des arguments scientifiques ( auxquels je suis sensible, mais que je ne souhaite pas exposer ici car je ne suis pas une professionnelle, je ne suis pas une militante et parce qu’ils sont tout à fait consultables ailleurs)
– une position pro-péridurale mettant principalement en avant le confort.

Et une question revient souvent, POURQUOI ?
Je suis souvent désarçonnée par cette question et je me suis aperçue que j’avais beaucoup de mal à expliquer les raisons de mon choix, autrement que par les arguments scientifiques déjà évoqués, mais que je me refuse à exposer car cela signifierait que je « juge » quelque part les accouchements sous péridurale.

En réalité, il y a d’autres raisons, plus enfouies.
Mon choix d’accoucher sans péridurale est intimement lié à la question de la douleur. Je me suis préparée à souffrir extraordinairement, aux limites de ce que je peux supporter, voire même au-delà de ces limites.
Evidemment, j’ai peur de cette douleur inconnue.
J’ai réfléchi sur le sens que je donnais à ce besoin de ressentir la douleur.
Je craignais aussi d’être attachée à ce projet parce que ma mère avait accouché « sans » et qu’ accoucher « avec » ; c’était faire moins bien. Ce n’était pas le sens que je voulais donner à mon accouchement ; cela me travaillait. C’était encore la laisser instiller son poison.
Tout cela, je l’ai confié à ma sage-femme. Il fallait que cette aventure soit honnête de chaque côté.

Jusqu’ici, je n’ai pas acquis la pleine conscience que j’allais être mère. Dans ma tête, règne encore un brouillon d’émotions et de craintes : la PMA, le travail intensif, les préparatifs, le burn-out de mon conjoint, les résurgences de mon enfance m’ont empêchée de réaliser la présence de cet enfant en mon sein.
Accoucher « sans filet », c’est pour moi accepter de sauter du plongeoir , c’est prendre enfin le temps de me concentrer sur la maternité qui s’impose à moi, accepter de faire corps avec ce petit être que je vais mettre au monde.

Ces dernières semaines, j’ai aussi éprouvé beaucoup de colère envers ma mère ; j’ai ressassé mon enfance ; j’ai eu envie d’enfoncer mes poings dans les murs, de hurler contre toutes ces peurs qui m’assaillaient et je m’en voulais. Je m’en voulais de m’être libérée de la relation toxique qui m’unissait à ma mère tout en laissant les souvenirs me blesser. Je voulais aller lui hurler de me laisser enfin, elle qui continue à chercher à m’atteindre à quelques jours d’accoucher.
Je veux juste la paix.
Cette paix, j’en suis  la seule responsable. Je ne pourrai jamais changer ma mère mais je peux faire en sorte de ne pas être touchée. On ne peut pas transformer autrui ; on ne peut qu’agir sur soi.
Je ne veux pas accoucher avec cette colère.

Mais cette colère, je peux la transformer. Je peux décider de m’abandonner à mon instinct et je peux vider mon esprit de toute autre préoccupation que ma survie et celle de mon petit.
Je peux abandonner le désir de contrôle.
Je peux décider en quelques heures, dans une épreuve initiatique, de dire adieu à la petite fille blessée, de la transfigurer et je peux mettre au monde un enfant et une mère.
Je peux trouver d’autres ressources et m’aimer comme une mère.
Je sais bien qu’un accouchement ne saurait guérir trente ans de vie ; mais j’espère sincèrement qu’il laissera derrière lui une mue salutaire.

Pour tout cela, j’ai besoin de la douleur.
J’ai connu dans ma vie des milliers de douleurs ; je souhaiterais connaître, au moins une fois dans ma vie, une douleur qui me mène au meilleur.
La douleur peut être une amie. Elle peut réconcilier. Je vais lui donner la main.
Je sais que je vais douter.
Je sais qu’il y aura des moments où je ne vais pas vouloir laisser naître cette mère et cet enfant, de crainte de ne pas être à la hauteur.
Cependant, je me sens presque en paix, seulement agitée de l’excitation de cette aventure.
Je crois que je suis prête.

Je pense que dans chaque projet de naissance se cache une histoire personnelle et qu’on ne peut donc pas les éclairer à la lumière de la rationalité.
Encore une fois, il ne fait que démontrer, s’il le fallait encore, que la parentalité est un chemin tortueux et unique pour chacun.

Happy Birthday – Louise BROWN a 37 ans

Association de patients de l'AMP et de personnes infertiles.

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Naissance du premier Bébé au monde issu d’une FIV, en Angleterre le 25 juillet 1978.

Les travaux de Robert EDWARDS (mort en 2013 à 87 ans), prix Nobel (très tardif) de médecin en 2010 pour ses travaux qui ont permis « Le développement de la FIV, percée technologique qui a révolutionné le traitement de l’infertilité humaine« .

En 1960 il débute ses études sur la fertilité humaine, décidant de braver les interdits religieux notamment. Ce n’est qu’en 1968 qu’il arrive à fertiliser un ovocyte humain. C’est aussi le début de sa collaboration avec le gynécologue Patrick SEPTOE.

« En 1968, pour la première fois, ses recherches débouchent sur la création de la vie. « Jamais je n’oublierai ce jour où j’ai regardé dans le microscope, et où j’ai vu quelque chose d’étrange dans les cultures. Il y avait un blastocyste (un embryon) humain qui me regardait. J’ai pensé : on y est…

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Tel le sportif avant la compét’

Je me suis glissée dans la peau du personnage, même si le moment venu, je troquerai mon short et mes baskets contre un vieux tee-shirt.
Voire une chemise de nuit à pression marquée CHU.

Je suis donc enceinte de 36 SA aujourd’hui et je souffre du syndrome du « déjà la fin ». Ayant passé quatre mois loin de chez moi, j ai éprouvé quelques difficultés à préparer les choses, à réaliser la venue imminente du petit habitant.
J ai ressenti le plus grand choc émotif quand j ai préparé le berceau.
Cela faisait partie des gestes que je m étais un million de fois imaginée faire et voilà, on y était. Je le faisais.
Je posais la turbulette.
Je posais la peluche.
Je montais le mobile.
Je me suis assise sur le rebord du lit, j ai pleuré.

La sage-femme pense que j accoucherai d ici deux semaines. Mon corps a commencé à exprimer quelques demandes inhabituelles de repos. Ma mobilité a diminué légèrement ; mais pour donner un exemple, je peux encore courir si j’en ai envie sur plusieurs centaines de mètres. C’est dire si je vis une grossesse de rêve ; il faut le reconnaître et j’en ai parfaitement conscience. J ai toujours peur d accoucher avant le cap fatidique des 37 SA, ce qui comprometterait mon projet de naissance. J espère cependant me rapprocher le plus possible de la date du terme fixée au 22 août.
Je m’allonge donc au moins deux heures par jour.

Sur un plan physique, je continue à me mobiliser le plus possible tout en m octroyant des plages de repos. La sage-femme et D. ont convenu que j avais fait des efforts non négligeables sur ce point.
Mercredi , je fais une séance d ostéopathie pour positionner le bassin et le sacrum ( ma chute de mai a laissé des traces).
J attaque également début de la semaine prochaine les massages du périnée et la tisane de feuilles de framboisier.
Plus d’informations ici : http://www.quintesens-bio.com/blog/en-fin-de-grossesse-buvez-de-la-tisane-de-feuilles-de-framboisier
Je fais des séances de 30 minutes en piscine le plus souvent possible pour éviter de trop solliciter mon col par la marche et répondre à mon besoin d activité physique.
Je me sens globalement en forme. Je n ai pas d anémie.
Pourtant cela fait un siècle que je n ai pas vu un morceau de viande.

Psychologiquement, je travaille mes lieux refuges, ma respiration sur les contractions de Braxton, sur des exercices de sophrologie.
J’ai visualisé chaque étape. J’imagine le bébé qui descend, qui passe.
Je réfléchis à ce qui me fait peur. En fait, je ne crains pas la douleur ; je suis plus impressionnée par le passage du bébé.
Je suis partagée entre la peur d un accident en fin de grossesse: mort intra-uterine, ma phobie absolue et les craintes qui entourent ma rencontre avec ce petit, la peur de ne plus pouvoir le protéger.
J aurais aimé avoir une consultation avec un psychologue pour parler de ma relation à ma mère, de mon anorexie, de mes tracasseries au sujet du lien, mais je n’aurai pas le temps de le faire. Je vais réserver un temps avec ma sage-femme pour en parler. Plus l’accouchement approche, plus je ressens de colère envers cette femme. Je voudrais transformer cette colère en force pour aller plus loin, accomplir davantage, aimer mieux mon enfant.
La sage-femme me confiait que les accouchements peuvent faire revenir des choses assez violentes et j’avoue que cela me terrifie….

C’est assez compliqué à expliquer comme émotions.
La hâte et la crainte. La confiance et le doute absolu.
Tout est prêt et parfois une peur soudaine que rien ne l’est me prend à la gorge.

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Mettre en place un projet de naissance

Avertissement liminaire.

Je n’écris pas cet article pour expliquer qu’il y a des manières d’accoucher qui seraient mieux que d’autres.
Il ne reflète que mes envies personnelles.  Une envie n’est jamais plus légitime qu’une autre.
Tous les chemins qui mènent à la maternité ne sont que les fruits de nos parcours, de nos envies, de nos possibilités médicales ; personne n’a à émettre d’avis sur ces itinéraires.
Et puis parfois, la seule chose qui compte, c’est qu’à l’arrivée, tout le monde se porte bien, on ne choisit pas toujours.

Bien avant d’être en PMA, bien avant de vouloir un enfant, depuis les temps antédiluviens de mon histoire, j’ai toujours voulu accoucher hors d’un dispositif médical.
J’ai une vision un peu spéciale de l’accouchement. Je fais de la course à pied et je conçois cela comme une épreuve sportive. Une course de fond un peu initiatique.
J’ai eu peur de beaucoup de choses avant et pendant ma grossesse ; mais je n’ai jamais eu peur d’accoucher. Y penser me rend d’ailleurs très sereine.
J’ai moins peur d’accoucher que de faire une hystérosalpingographie. Injecter de l’iode dans mon utérus avec une grosse machine étrange pincée sur mon col m’a bien plus impressionnée que l’idée de faire passer un être de trois kilogrammes par ce même orifice.
Ayant également conçu cet enfant avec 4 personnes dans la même pièce, je me disais qu’un peu d’intimité serait fort sympathique aussi.

J’aime maîtriser.
J’aime savoir.
Le savoir est la maîtrise.
Et je veux savoir, sentir, maîtriser, éprouver.

Pourtant, une rage de dent est susceptible de me donner envie de me jeter par la fenêtre. N’allez pas croire que j’aime avoir mal ou que je sois une sorte de masoschiste.
Mais une rage de dent, c’est une souffrance, vaine qui plus est.
Accoucher, cela dure quelques heures, cela s’arrête et en plus, il y a un but.

J’ai aussi envie de me lever vite, de ne pas laisser à autrui le pouvoir de toucher mon corps sans que je sache ce qui s’y passe.
J’avoue que j’ai rencontré, à titre personnel, beaucoup d’opposition. Je n’ai pas fait preuve de prosélytisme dans mon discours quand on s’est intéressé à ce que je désirais pour mon accouchement.
Je ne fais pas partie de ces femmes qui regardent de travers les mères qui demandent une césarienne parce qu’elles sont angoissées par l’accouchement ; je comprends complètement que la douleur soit insoutenable ; je comprends qu’on ait envie d’accoucher dans un environnement médicalisé ou bien à la maison.
Pourtant, beaucoup de femmes m’ont demandé pourquoi j’avais envie de souffrir comme une damnée et l’immense majorité m’a dit que je n’arriverai pas au bout de mon projet. Très peu de femmes m’ont confié, et encore, dans une alcôve, qu’elles avaient réussi à gérer la douleur par choix ou par obligation.
Si je n’étais pas confiante, à la seule écoute des récits de boucherie (que je ne demandais d’ailleurs pas du tout), je me sauverais en courant.

Il a fallu que je trie les maternités pour une unité de niveau 1 qui travaille en collaboration avec la maternité de niveau 3 de la région. La petite unité apporte son expérience à la grosse structure dans les approches physiologiques et non médicalisées des accouchements. En plus, les pères peuvent rester avec les mères toute la durée du séjour pour 7 euros de la journée.
J’ai lu que beaucoup de professionnels recommandent désormais que les accouchements  sans facteur de risque soient pris en charge dans des maternités de niveau 1 ou 2 afin de désengorger les maternités de niveau 3.

J habite dans une zone rurale mais dans un triangle de trois maternités, j ai donc beaucoup de chance.

J ai commencé mon suivi dans le centre périnatal de proximité de ma petite ville et j ai appris, presque fortuitement, qu il existait une sage femme qui avait obtenu un plateau technique dans la maternité de niveau 1 que j avais élue et exerçant à 10km de chez moi en maison médicale.

Ayant travaillé la question depuis longtemps, je savais ce que je voulais :
– Pas de péridurale
– Pas d episiotomie systématique ( déchirure superficielle préférable)
– Liberté de manger, boire, bouger
– Position libre d accouchement (y compris suspendue à un trapèze la tête en bas… Non, je blague)
– Peau à peau immédiat
– Laisser le cordon battre ( si impossibilité de donner le sang du cordon)
– Pas d ocytocine.

Il se trouve que c’est une sage-femme formidable. Dès le premier rendez-vous, j’ai su que ce serait elle qui mettrait mon enfant au monde. Elle s’adapte à tous les profils de parturientes ; elle est ouverte, simple, généreuse.
Je sais que si elle décide d’un acte médical, il sera totalement justifié. J’ai confiance.
Du coup, j’envisage d’autant plus sereinement l’accouchement.
J’avais besoin d’accoucher avec quelqu’un qui me connaisse, à qui je puisse expliquer comment je vis la douleur en général.
Ne rencontrant aucune complication, j’ai obtenu l’accord pour le plateau technique.

Si mon accouchement se déroule comme je le souhaite, je resterai donc à mon domicile, avec mes chats,  ma sage-femme,ma playlist et mon conjoint jusqu’à ce qu’il reste environ deux heures de travail. A tout moment, j’ai la possibilité de me rendre à la maternité pour demander une péridurale. J’y suis en 15 minutes.
A mon arrivée, on me pose un cathéter sur la main (la seule exigence de la sage-femme).
Si notre enfant naît dans de bonnes conditions, il est laissé sur mon ventre tout le temps nécessaire à sa première tétée.

En plus, c’est dans cette maternité qu’a eu lieu mon premier rendez-vous PMA, avec cette salle d’attente juste en face de la salle d’accouchement. Je me souviens que j’avais pleuré ce jour-là.
Dans quelques semaines, je pleurerai, autrement, de l’autre côté de la porte automatique ; celle devant laquelle j’étais restée plantée comme Scrat devant la porte du Paradis des noisettes un bel après-midi de novembre.

Voilà, il peut y avoir des projets de naissance simples à mettre en place, même dans des zones rurales, sans avoir à lutter, sans militantisme exacerbé.

Lettre ouverte à mon futur papa

Mon cher futur papa à moi,

La société a dit : tu ne tomberas pas amoureux fou de la petite fille qui buvait des diabolos roses quand elle aura grandi. C’était il y a bientôt douze ans.
On s’est désirés.
On est tombés.
Tomber amoureux n’est pas toujours cette chute soyeuse et duveteuse qu’on imagine, cette promenade langoureuse sur la Côte Ouest en cabriolet sous les palmiers de L.A.
L’amour qui va contre le courant de la pensée blesse, te fait prendre des virages, t’eprouve.
Tu ne peux pas te satisfaire de la tiédeur quand la fièvre des autres assèche l âme et les lèvres.

C’est sans gêne aucune que je promène mon gros ventre pendu à ton bras.
Même si tu n’as plus que les fils d’argent des étoiles dans tes cheveux, même si tu boîtes, même si cet enfant n’a pu être conçu dans l’intimité d’une alcôve.
Cet enfant est le fruit d’un amour qui a vaincu les regards, vaincu la maladie, le chômage, les démons. C’est tout cela que dit ma main dans ta main et ma bosse sous la poitrine.
C’est tout ce que la société, dans ces ruminations incessantes, ne peut saisir de l’immatérialité des sentiments.

Parfois, je me demande ce que tu ressens tout au fond de toi, face au poids des curieux ; quand avec la précision du rapace, se croisent tes yeux et ceux du juge anonyme de la foule.
Je te vois, toi, qui dis si peu sur tes tourments et qui préfères laisser l acide poison te consumer.
Et soudain, cette joie pudique quand on vient chaleureusement te féliciter.

On sait bien tous les deux que tu ne courras pas derrière les vélos, que tu ne joueras pas au foot.
Tu changeras les couches et tu porteras et c’est déjà beaucoup que d’autres pères plus jeunes ne font pas.
Nul ne sait si tu seras encore là dans dix ou vingt ans, si je serai encore à tes côtés, mais au fond qui sait vraiment ce qu’il sera demain?
Qu’a-t-on fait de si extraordinaire que de vouloir un enfant après s’être aimés dix années?

Merci d’avoir voulu cet enfant avec moi, même quand les difficultés sont apparues.
Merci de photographier mon corps de future mère avec amour.
Merci de poser la main le soir sur la bosse mystérieuse qui se promène.
Merci de sourire quand on te dit que ta fille est jolie et que tu feras un chouette grand-père.

Merci à la vie de laisser ma main dans la tienne encore quelques années et de nous avoir offert cet enfant.

Le blues de la fin de l’année

Je suis là, assise dans l’herbe, sous les effluves mêlées du faux-acacia et du tilleul.
C’est la fin de l’année scolaire.
Un cycle qui se meurt. Neuf mois qui s’en vont, comme neuf autres mois qu’il faudra bientôt quitter aussi.

Ils sortent de la salle d’examen. J’entends crier « Madame ». Mes Terminales viennent parler philosophie ; je les encourage ; je leur parle d’Histoire-Géographie ; ils sourient.
Ils étaient géniaux mes Terminales.
Pourtant, on m’avait dit  » « Tu verras ». J’ai vu et je les ai adorés.
J’ai adoré mimer De Gaulle bouter les Anglais hors de la CEE et Giscard d’Estaing à un repas chez un Français moyen.

Au loin, les collégiens se balancent des noms d’oiseaux, le haut-parleur grésille dans la cour et le vent tourne vainement les pages de l’essai d’Elisabeth Badinter que je lis assidûment.

L’air a le goût de la nostalgie, cette petite et ténue pesanteur à la pointe de l’estomac.
Là-bas, mes Terminales rient et s’éloignent, inexorablement, sans se retourner.
Demain, nous nous reverrons, deux fois encore. Je suis « de sujet » et de surveillance, ensuite,  pendant leur épreuve de mathématiques.
J’aurais aimé être là pendant leur épreuve d’allemand, eux qui faisaient traîner les séances d’histoire en longueur pour ne pas aller à ce cours…

La soledad comme disent les Ibériques.
En musique de fond, dans le coin de mon esprit, Le Temps des cerises, que j’ai fait découvrir à mes Premières.

Je ne regrette rien de mes quatre mois d’internat, dans huit mètres carré. Cette année, j’ai accepté d’être dé-zonée et j’ai enfin pu exercer mon métier plus de quinze jours d’affilée, accompagner des élèves, me sentir utile et attendue.
J’ai compris que j’aimais cette itinérance, que peu à peu, elle était devenue constitutionnelle. J’imagine difficilement me fixer quelque part désormais. J’ai pris goût à cette double vie, à fuir du lundi au vendredi de mes soucis du quotidien, à corps perdu dans mon métier.
Rien ne m’a manqué.
Si ce n’est peut-être un chat.
Parfois, j’ai peur de ce penchant pour l’exil.

Je devrais sans doute être heureuse de toucher du doigt ce repos, enceinte de sept mois.
Mais je ne vois que la fin de cette année. Je crains de ne pas avoir de poste l’année prochaine et de devoir encore écumer la salle des professeurs de mon établissement de rattachement.
Je n’aurai pas été en arrêt une seule fois cette année en dépit de mes essais et de ma grossesse, mais on m’a fait comprendre que mon congé maternité allait poser problème sur une mission dont on m’a gentiment écartée pour y mettre une collègue en fin de carrière pour un an. Ca arrangeait tout le monde paraît-il…. Parce qu’en plus, vilaine que je suis, j’ai reporté trois semaines de mon congé pré-natal en congé postnatal et je compte profiter de vingt-huit jours supplémentaires de complaisance en raison de l’allaitement… J’aurais dû me taire, plutôt que d’être honnête.

Avril, mai, juin sont mes mois préférés. Ce sont les mois où les jours s’allongent. Quand vient la moisson et les petites cerises aigres, ça prend des airs de crépuscule déjà.
Toute cette ébullition, toute cette énergie dépensée et peut-être dans quelques semaines plus rien professionnellement.
La nostalgie me donne la nausée plus tôt que prévu cette année…

L’être et le devenir

Je sens son ombre derrière moi.
Ses souffles de bras qui serrent ma gorge et puis l’étouffement.

S’émanciper, protéger, éliminer.
Je parle bien d’elle.
De celle qui m’a mise au monde.
De la cicatrice au fer rouge de mon âme qu’elle a apposée.
Implacablement.

Je parle de paix et de rage.
De ce chemin parcouru depuis la séparation
D’avoir vécu à vingt ans,
De mes ailes rognées,
Du moineau aux ailes détrempées sur le rebord de la fenêtre.

C’est elle le fantôme de la maternité.
Bien sûr, les ailes ont séché et j’ai volé,
Mais je n’ai pas pardonné.

Je ne pardonnerai pas les années de lutte pour exister ; je ne pardonnerai pas les doutes que j’ai traversés, que je traverse et que je traverserai durant ma maternité : la peur de ne pas aimer, de se perdre, de se désintégrer.

Pourtant, tout au fond, j’ai toujours été une mère. J’ai toujours ressenti en moi la possibilité d’un amour infini et j’ai toujours su faire preuve d’abnégation dans cet amour.

Il a fallu tout construire depuis les toutes premières fondations. Poser un chaton contre moi, lui offrir mes nuits, savoir instinctivement ses besoins pour comprendre que je pouvais aimer infiniment, malgré toutes mes craintes.
A chaque fois, j’ai cru que je ne pouvais pas aimer plus ou aimer encore et j’ai aimé.
C’est ridicule d’écrire que des chats en perdition m’ont révélée. Pourtant, c est vrai. J’ai compris que j’avais cette aptitude à aimer, à faire grandir, à respecter.

Je traverse cette grossesse comme une fulgurance. Ou bien, c est elle qui me traverse.
Il a fallu abandonner la maîtrise absolue. Par chance, elle s’écoule comme une rivière calme, sans remous. Jetée à corps perdu dans le travail pour éviter de remonter de la vase à la surface des eaux calmes. Un écoulement sans fin, irrémédiable vers la naissance et imperceptiblement le flot des sédiments qui s accumule malgré moi.
Travailler pour ne pas penser, c est oublier de s allonger pour toucher cette créature mystérieuse qui grandit dans ses viscères. C est se comparer aux autres et se trouver si loin de l’invisible curseur de la norme.
Je ne voulais pas croire qu’elle puisse choisir mon ventre.
C est refaire un test urinaire à six mois de grossesse, malgré les échographies, malgré les mouvements, c est penser qu’elle va s’en aller comme si elle pouvait choisir d’autres tripes, chaudes, accueillantes et lumineusement aux normes.
Je ne parviens pas à faire le lien entre mon amour et l enfant qui grandit en moi. J’aime cet enfant infiniment et je ne sais pas qu il est en moi… C est comme s il était resté dans les limbes que je décrivais précédemment.
Mais j’aime être enceinte. C est une expérience sublime à vivre, l impression indicible de toute puissance et de création.
D’où peut être cette sensation d’être dépossédée d une partie de cette potentialité,  quand ce pouvoir vous est refusé.

Cependant, je sortirai de cette expérience avec une conviction encore plus affirmée qu’auparavant: l amour maternel ne naît pas de nos viscères. Ce que je ne savais pas au début de mon désir d enfant, c est que ce que je voulais réellement c était être mère, c est à dire, élever un enfant, ressentir une part d infini dans l amour.
Le porter aura été une fabuleuse expérience ; mais elle n’a pas conditionné mon amour.

Ce que j’ai admiré, c’est la capacité de cet être vivant à faire sa route, indépendamment des doutes et des questionnements. Peu importe que je sache ou que je ne sache pas ou bien que je marche trop, que je ne puisse plus distinguer le jour de la nuit ou que je tergiverse sur un modèle de couche lavable : la vague est irrémédiable.
Tu ne peux que lâcher prise et être l’esclave délicieusement consentante de cet être.

De mon couple ne naîtra jamais un enfant conçu à l arrière d une berline un samedi soir sous la pluie ; il n y aura pas de fruit d insouciance, de retard suspect et j’en ai fait mon deuil. La PMA a poussé l’introspection au bout de ses forces et j en beaucoup retiré. Évident à dire quand on promène un ventre rond et que l’on ressort du côté des couples gagnants.
Évident encore à dire, peut-être, quand l’infertilité ne vient pas de son corps.
Je n’ai pas sur-investi ma grossesse même si j’espère en vivre d’autres car ce fut (et restera pour deux mois encore) un beau moment de ma vie ; je ne me suis pas senti une autre ; mon corps n’est pas très différent de ce qu’il était il y a sept mois si j’enlève cette bosse énorme et je ne ressens pas de transformations profondes en mon être.
Je considère tout cela comme l’aboutissement d’un processus ou plutôt comme une suite.
J’ai pu traverser tout cela logée à 100 km de chez moi, ne pas pouvoir utiliser mes canalisations pendant deux mois, revenir le vendredi soir et tomber sur un gigantesque dégât des eaux, mon conjoint a fait un burn-out et ne supporte pas son traitement ; mais je tiens fermement la barre.
J’ai décidé d’assumer mon rôle de capitaine.
De fait, je suis assez confiante en l’avenir. Je suis où je voulais aller. le chemin ne ressemble pas aux prévisions de naguère mais finalement, j’ai fait mieux que m’en accommoder.

Et j’ai d’autres projets, des tonnes de projets.

vague hokusai oiseaux

« En toi chantent les fleuves et sur eux fuit mon âme
comme tu le désires et vers où tu le veux.
Trace-moi le chemin sur ton arc d’espérance
que je lâche en délire une volée de flèches. »

Pablo Neruda, Vingt Poèmes d’amour, Poème 3, extrait.