Je suis prof TZR et j’allaite

Article technique s’il en est aujourd’hui !
Oui, on peut allaiter et travailler ; non, ce n’est pas toujours une joyeuse sinécure.

Il vous faudra :

    • un excellent tire-lait adapté ( électrique double pompage)
    • un tire-lait manuel pour les jours où il faut être plus discrète, rapide ( les formations, les sorties scolaires….)
    • un sac isotherme
    • un réfrigérateur ( infirmerie, laboratoire, salle des professeurs)
    • des contenants pour le lait récolté
    • une salle disponible ( votre salle de cours fermée de l’intérieur, tout local pourvu d’une prise)
    • Un petit plaid ( pour cacher, pour se réchauffer…)
  • Beaucoup, beaucoup de motivation

 

Jusqu’à récemment , je n’avais pas été appelée en remplacement et je tirais donc mon lait dans une salle de cours mise à ma disposition ( je suis dans un établissement récent richement pourvu en salles), trois fois par jour, pour un tirage quotidien d’environ un demi-litre.
Je grimpais en salle de classe entre les cours et je branchais mon tire lait ( symphony de Medela) le matin et je le reprenais en fin de journée : il était caché sous le bureau et j’aurais pu tout à fait faire cours avec le matériel installé.

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Et puis il est arrivé, le coup de fil désespéré du rectorat qui a épuisé son stock de TZR:
Je pars à 6h30 et rentre à 19h, catapultée en lycée pour l’avant-veille, sur un lycée en deux sites éloignés d un petit kilomètre.
J’ai exigé un local pour tirer mon lait et franchement, l’administration s’est pliée en 4 pour me trouver un petit placard avec point d’eau ( local de service). Après que le chef est tombé nez à néné avec ma personne en pleine production , la secrétaire a ajouté un petit panneau amovible sur la porte qui ne ferme pas. C’est beaucoup mieux pour tout le monde….
Il faut insister. Quand on veut ( du côté de l’administration), on peut. J’ai généralement observé que si vous montrez que vous êtes parfaitement motivée et impliquée ; on vous facilite la vie en regard.
Je tire mon lait deux fois car j’ai trop de contraintes et de travail mais les quantités produites restent stables et ce n’est pas trop inconfortable . En effet, c’est peu si on considère qu’il faudrait déterminer le nombre de tirages en divisant son temps d’absence par trois. En revanche, j’ai tous les jours trois sacs à promener entre mon véhicule et l’établissement ( non doté de parking car en centre ville).
Seul inconvénient : le délai entre les tirages s’étant allongé ; j’ai déclenché mon retour de couches.
Pas d’incidence notable sur l’allaitement néanmoins. Sur mon état physique, c’est une autre histoire.

Je n’ai jamais caché la nature de mes activités : je considère qu’il s’agit d’un acte naturel pour nourrir mon enfant et cela évite les situations gênantes de part et d’autres ( oui, j’ai déjà accueilli un agent de service, grand sourire aux lèvres et téterelles à la poitrine). je ne vais pas dire que c’est un plaisir ; mais je me dis que la normalisation de l’allaitement passe par là et c’est aussi quelque part un combat féministe.

Petite astuce :
le lait est stable et se conserve 24h à température de 15 °C: votre voiture, un sac isotherme et un pain de glace peuvent faire l’affaire en hiver.

L’enfant que j’espérais et l’enfant qui est

Dans un article précédent, je ne sais plus vraiment lequel, pardonnez-moi, je suis submergée en ce moment ;  je disais que je pensais que « nos » enfants nous attendent quelque part quand on les espère. Ils attendent de faire de nous leurs « parents ». Ce sentiment m’a aidée à patienter, même si mon attente ne fut qu’une poussière dans le désert de l’attente de beaucoup d’entre nous.
En effet, je me disais que cet enfant était déjà là, dans la volonté que je mettais à le rencontrer.
C ‘est cela : j’attendais la rencontre.

Or, je lisais récemment que les parents doivent faire le deuil de l’enfant idéalisé pour tomber en amour de l’enfant qui leur est donné, ce qui, avouons-le, rencontre un peu ma pensée exposée plus tôt.

Quand je regarde A., je ne parviens pas à me souvenir de l’enfant que j’imaginais, ni dans les larmes que je versais à refaire dans ma tête un énième accouchement fantasmé ni dans ces promenades rêvées main dans la main.
A. a tout à fait supplanté cet enfant, ou plutôt, il est cet enfant. Il est l’évidence. Je crois que c’est ce que les psychologues cherchent à expliquer.

Les premières heures, ou bien même les premiers jours, ce fut un peu un inconnu pour moi. L’instinct primait étrangement sur l’amour : tout mon corps n’était obnubilé que par cette petite créature hurlante venue de mes entrailles et mon esprit ne le connaissait pas. Je ne faisais pas le lien entre cet individu et « mon fils » avec son prénom, ses traits, son regard.
J’ai mis du temps à le comprendre.
Ce fut déroutant. Déroutant d’attendre un si grand bonheur et de n’éprouver qu’un sentiment indéfinissable comme un parfum d’irréel.
Son odeur faisait monter en moi des salves de passion et parfois, je le regardais comme parfaitement détachée.

Je suis sa mère ; il est mon enfant.
J’éprouvais une sorte de dualité. Il faut aussi avouer que les ennuis se sont accumulés par ailleurs et que je n’avais pas vraiment le temps de m’arrêter sur des considérations métaphysiques autour  de la maternité.
Et puis, la maternité s’est construite petit à petit, en osant me confronter à cet être prêt à dévorer toute l’attention du monde. Les briques étaient de minuscules gestes et sentiment : parfois de la peur, de l’agacement, de l’amour, des baisers, des regards, des caresses. Aujourd’hui, je sais que dans l’indicible tempête qui traverse actuellement ma vie ; cet enfant incarné est le roseau qui tient mes racines.

ode à l’allaitement

Me nourrissant de le nourrir, je m’emplissais l’âme.

Sa succion était une vague lascive et je me voyais courir vers l’écume blanche tandis que je souriais. La vie bouillonnait, jaillissait éclatante. J’entendais le bruit de la mer telle une berceuse de l’infini, l’infini s’écoulant de moi à lui.
Il est moi, je suis lui,il est lui, je suis moi.
Nos âmes s’épousent alors dans un bruissant ravissement.

Que cela ne finisse jamais ni la rythmique de ses goulées ni les longues promenades de sa main parcourant ma poitrine comme un souvenir toujours ravivé, un sentier de l’enfance, là le parfum du figuier, ici l’aubépine.
Le vent de sa respiration est la brise légère qui rafraîchit le crépuscule d’un trop brûlant été et ses yeux, l’instant d’avant deux étoiles bleu métallique, deux fulgurances rieuses, replongent en un sursaut dans la mer paisible de notre amour.
Ils sont présents mais s’absentent déjà pourtant, rappelés par quelque songe de tendresse.
La mer est tiède et caressante. Elle sent le musc et le miel ; elle est comme une immense étendue, la dilatation sans fin de mon coeur d’où rien ne déborde jamais.

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Vierge à l’enfant, Jean Fouquet, vers 1450

Lettre à mon fils

Je t ai mis au monde sans dieu. Peu importe que tu choisisses au final ceux du rock ou des cieux tant qu’ ils ne nourrissent pas tes démons.
Va. Vis. Aime.
Un homme, une femme ou les deux.
Aime ton semblable. Et les différents, même si c’est parfois plus difficile.
Rêve.
Ris avec tes potes.
Refais le monde en terrasses de tous les bistrots de France en souvenir de toutes les tétées que tu y auras prises, mais avec une bonne Despé à la main et une guitare dans le dos.
Ou une grenadine, c est bon la grenadine.
Refais le monde en actes aussi.
Deviens quelqu’un : sois juste un type plus courageux que tes parents, qui met ses mains dans la détresse des autres, qui ne se sert pas de la pudeur, du confort ou de la peur comme un bouclier.
Réussis ta vie.
Ne sois pas neurochirurgien, ne sois pas astrophysicien: sois juste un type bien.

Ta mère qui t’aime.

Aimer c est guérir

Quel odeur avait le sein de ma mère ? Était-il tiède et humide avec ces effluves douceâtres de miel et d’ambre mêlés au musc de sa peau? Était-il doux comme une pêche bien mûre sous ma joue et tendre sous ma langue?
Passait-elle sa main dans mon dos recroquevillé de ma nuque à mes fesses, ses yeux noyés dans les miens et un sourire béat aux lèvres?
Venait il chaud et réconfortant ce lait de son corps? Excitait-il en moi un joyeux babillage qui l attendrissait ?

De cela, il ne reste rien, sinon une vague nausée.
Je regarde mon fils avec tendresse et je me demande si cet amour est indestructible.

Aujourd’hui, j ai fait retour à l expéditeur d un colis envoyé par ma mère a mon nom pour mon petit.
Tourner la page.
Quitter mon enfance.
Trancher dans le vif.
C était comme planter un couteau, tout est « annihilable ». Même l amour d’un enfant pour sa mère.

Je ne veux pas de cette mère dans la vie de mon enfant.
Je ne me souviens que de la destruction, de la souffrance, de la manipulation.

J ai eu peur.
Peur de ne pas m’attacher à mon bébé, peur de la dépression du post-partum, amplifiée par la césarienne, mes antécédents psychologiques, l’état physique et moral déplorable de mon conjoint, les soucis divers.
Mais je suis là.
Je mange avec bonheur malgré mes séquelles d’anorexie parce que manger a pris un sens différent avec l’allaitement.
J ai réussi à tisser un lien d amour formidable avec mon fils, à lâcher prise sur ce que je pensais être des priorités.

Au départ, je n’ai pas eu tout à fait conscience de ce qui m’attachait à cette toute petite chose, aussi perdue que moi, dans un monde soudain trop grand pour elle.
Je me sentais aussi toute petite face à un défi trop grand pour moi.
Il y a des jours où je suis angoissée ; mon sommeil est haché à cause de la peur panique de la MSN ; parfois cela me vrille les tripes quand, fatiguée, je vais être moins douce qu’à l’accoutumée.
Il peut m’arriver d’être prise de vertiges à l’idée de cette immense responsabilité qu’est un enfant.
Impossible de remonter le temps, de fuir, de craquer. Il est là, prêt à phagocyter toute mon énergie, au nom de la vie. Malgré la force du désir d’enfant, il y a des moments de peur immense, une impression de vivre au bord d’un plongeoir invisible.

Mais je lâche prise et je me laisse porter, nourrir, guider par l’amour. Par la certitude que je suis sa mère et que je peux l’élever dans le respect, la confiance, la transparence.
La vie m a enseignée qu une fois sur le bord du plongeoir, il y avait ceux qui restaient tétanisés, ceux qui tombaient, ceux qui descendaient et ceux qui, pris d’une ivresse folle de défi, décidaient de sauter et de nager, rassurés par la certitude que l’on finit toujours par regagner la terre ferme.
Je suis de ceux qui nagent, qui imaginent toujours le sable sous leurs pieds au milieu des vagues.

Je veux vivre portée par cette palpitation, saisie de l’ivresse de cette odeur qui nous relie, dormir le nez dans ses cheveux chauds, notre odeur, à nous, qui n’existait pas avant et qui n’existera plus après. Par cette petite langue tapie sur mon sein et cette petite main lovée dans le creux de ma poitrine.
J’ignorais que mon coeur pouvait s’ouvrir comme une écorce et envelopper tant d’amour sans cicatrice, une extension de mon être, hors de moi. Et non pas parce qu’elle vient de mon ventre, mais parce que j’ai décidé d’être responsable d’une autre vie, qui n’a rien demandé sinon d’être aimée.
Je grandis.
J’aime.
Je guéris.

Je veux que tu saches
une chose.
Tu sais fort bien ce qu’il en est :
si je regarde
la lune de cristal, la branche rouge
du lent automne à ma fenêtre,
si je touche
près du feu
la cendre impalpable
ou le corps ridé du bois,
tout me conduit à toi,
comme si tout ce qui existe
– parfums, clarté, métaux –
étaient de petits bateaux naviguant
vers les îles, tes îles qui m’attendent.
Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée, Les Vers du Capitaine, Pablo Neruda.

Allaiter dans l adversité

Je pensais qu allaiter allait de soi.
J ai pris ma carte à la Leche League.
Je suis allée aux réunions.
J’ai engrangé les informations sans aucune crainte.
Allaiter était vraiment une détermination. Je rêvais de ce que j imaginais être un corps à corps quasi mystique avec la chair de ma chair.

Puis A.est né.
Après un accouchement compliqué et une césarienne, il ne téte pas.
Je n’avais pas prévu la césarienne, la séparation post naissance et… le bébé qui ne parvient pas à téter.

Première « tétée « : 3 personnes au dessus de moi, je suis groguie, je ne peux pas bouger et on presse déjà mon sein tout en me pressant moi et A. sur l’urgence de la situation.
Car A. fait des hypoglycémies et on lui donne des compléments:  » Pas de biberon « . Je me répète, j insiste lourdement.  » Oui, mais vous êtes trop fatiguée. » On opte pour la cuillère puis la tasse. J essaie de montrer que je maîtrise mon sujet.
Ce complément est un déchirement.
Oui, c’est idiot.

La montée de lait s ajoute aux autres douleurs, doutes, frustrations.
J ai mal, aux seins, au dos, au ventre, j ai perdu plus de 10kilos et j ai une anémie assez importante. Le lait coule en permanence de mes seins tendus, on me pose des compresses d osmogel, on m aide à exprimer un peu de lait. Je pleure dans la salle de bains (après mon accouchement épique, je me trouve un peu ridicule).
Mon corps m est devenu étranger, si faible.
Je tire mon colostrum puis le lait avec un vieux tire-lait. On entre dans la chambre comme dans un moulin à vent, alors que je suis branchée au tire-lait. Même les visiteurs voient mes seins dans le couloir.
C est la désillusion.
Donc c est cela la maternité.
Accouchement très éloigné de ce que j avais projeté et allaitement qui est en train de m’échapper.
Mon fils est superbe, je l’aime mais je suis trop fatiguée pour le réaliser.
Je suis passée à côté des premiers jours.
Peut-être ma seule grossesse pour cette découverte brutale de la maternité.
Quand je marche essoufflée dans le couloir, quand je donne le bain, je trouve toutes les mères meilleures que moi, plus belles et plus épanouies.
Je culpabilise pourtant: il est si parfait, j ai presque retrouvé ma silhouette, mais de quoi je me plains ?

Chaque sage-femme ou auxiliaire de puériculture a un avis sur la prise de sein de A. On peut s acharner sur mon sein de longues minutes, A.pleure. Il glisse sur ces seins trop gonflés. On me repropose même le biberon, comme une évidence.
Stop.
Je ne veux plus qu’on force mon bébé à prendre le sein.
Je donne mon colostrum puis mon lait à la tasse sans demander d’aide. Je décide de poser A. au maximum sur moi, même si ma césarienne me gêne beaucoup. Il joue avec le sein quand il est calme. Je joins ma conseillère en lactation, je m’accroche, je veux allaiter. Le quatrième jour, une auxiliaire et une sage femme bidulent un DAL avec une sonde. Je ne les remercierai jamais assez.
Nous pratiquons le DAL au doigt.

http://www.lactissima.com/a-tire-d-ailes/une-solution-meconnue-au-refus-du-biberon/

Ce système sauvé mon allaitement puisque A. ne tétera pas avant ses trois semaines.
Que de doutes et de fatigue, d’envies de renoncement.
Toutes les deux heures, jour et nuit,  je tire mon lait que je donne à la demande avec la crainte de ne pas tirer assez ou à temps et celle de voir ma lactation baisser. ( entre temps. D. s est fracturé l épaule et je gère donc tout toute seule).
Ma sage-femme est soucieuse quant à mon état de fatigue. La moindre annonce de poids qui stagne me submerge d’angoisse, malgré les propos rassurants.
Si je n avais pas eu de soutien, de ma sage-femme et de ma conseillère en lactation,  j aurais sans doute tout balancé. Ou bien je me serais retrouvée à l’hôpital.

Il y a les gens qui ne comprennent pas que j insiste, mes seins sont trop petits, je suis trop mince, trop fatiguée, mes mamelons trop plats…
Et puis un jour…
Après trois semaines, un matin pendant que je me préparais, A. grognait un peu.
Allez, on essaie.
Je prends A., je m’assieds au bord de la baignoire. Le voici qui prend le sein. C’est notre toute première vraie tétée sous la lumière glauque de la salle de bain. Je pleure de joie.
Je suis aussi un peu inquiète. J’ai trois biberons d’avance dans mon réfrigérateur. Est-ce que je dois encore tirer mon lait?
Est-ce que nous sommes vraiment sur la bonne voie?
A chaque pleurs, D. me fait remarquer qu’il n’a peut-être pas assez au sein.
L’entourage ne se rend pas compte mais il est très rarement encourageant dans ces circonstances. Mais je persiste. Cela n’empêche pas les doutes, je fouille le net et j’allaite à la demande (là aussi tout le monde a un avis sur la fréquence des tétées…) en me fiant aux fiches de La Leche League.
J’aime voir le visage repu de mon fils et le lait qui coule à ses commissures.

Je revis.
Enfin, je peux sortir et je prends confiance en ma maternité.

Mais bientôt, les crevasses arrivent. Que dis-je, ce sont des ornières, des fossés, des gouffres.
Inconsciemment, je repousse le moment de la tétée parce que je hurle de douleur. Je pense même que je vais perdre un bout de mamelon.
Là, encore, j’insiste. Cela va passer forcément. Tout passe.
Je mets de la crème Melectis et puis j’achète un tube de lanoline des laboratoires Lansinoh, j’applique des coquillages d’allaitement et la nuit, je laisse mes seins à l’air.
Là encore, il m’a fallu pas mal de soutien.

A. a aujourd’hui six semaines mais les crevasses commencent à se résorber. L’allaiter est devenu une joie. Nous pratiquons toutes les positions et tout semble enfin se réguler. Il a pris 800 grammes en vingt jours. Je me repose enfin.
Voilà, je découvre ce que je voulais de l allaitement: m’arrêter sur un banc et nourrir mon enfant, le voir s’accrocher à mon sein.
Et puis apprendre à aimer. Non, mère ne suppose pas un attachement inné à son enfant, ce qui est assez déroutant quand on a expérimenté un long désir, il y a une forme d instinct mais l’amour se construit.
Nourrir au sein, et y parvenir, m’a aidée à me construire comme mère: il existe une sorte de symbiose, un langage biologique invisible entre lui et moi, que je perçois maintenant après six semaines et depuis que je me fais confiance. Il faut apprendre à lâcher prise et à se fier au cerveau reptilien. Celui qui t’indique que ton enfant a faim 10 minutes avant ses larmes même en son absence.
Ce fourmillement dans tes seins.
L’odeur de sa peau qui remplit ta poitrine.
Son apaisement quand il dort contre le sein.

Il y a une grosse contradiction dans la prise en charge de l allaitement en France aujourd’hui. On ne peut pas le promouvoir en étant aussi ignorant de ce qu il implique ou en restant sur les bases de l’alimentation par lait industriel.
Toutes les trois heures n a pas de sens dans un allaitement à la demande et allaiter n’est pas que nourrir.

Je n ai jamais autant compris le nourrissage par biberon que depuis que j allaite.  Avant, je ne faisais pas de prosélytisme en la matière. Je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui une réelle supériorité nutritive du lait maternel sur le lait artificiel. En revanche, je suis convaincue qu’allaiter doit être un vrai choix pour ne pas être vécu comme une aliénation.
Je suis plutôt du genre hyperactive et anxieuse : me voici condamnée à suivre le rythme imprévisible d un nourrisson. Ses besoins en nourriture, ses douleurs, ses peurs. Ma peur de ne pas assouvir un de ses besoins. La peur de faillir dans mon rôle de nourrice. Le sentiment d’être prisonnière puisque ce rythme est à l’inverse de la liberté que je prône. Oui, allaiter suppose de se mettre à l’écart, d’une certaine manière, des rythmes de la société.
Pour moi, la tranquillité vantée par la Leche League n est pas du côté de l allaitement. Il n est pas qu’épanouissement, bien au contraire. Il peut même être très douloureux au moins les premières semaines.

J ai aussi beaucoup souffert des remarques. Soyons honnête: allaiter jouit actuellement d une très bonne image dans l opinion publique.
Toutes les trois heures.
Dans une pièce séparée.
Jusqu’à 6 mois.
Quand tu as un certain gabarit.
Je mets mon enfant au sein avant qu il ne pleure, je dors contre lui toutes les nuits ( berceau Next to Me de Chicco), je compte allaiter strictement jusqu’à 6 mois et poursuivre jusqu’au sevrage naturel.
Sentir mon petit en dormant en collant mon nez sur sa tête, l’odeur du lait et de nos corps maintiennent des montées de lait impressionnantes.
Je suis donc classée parmi les mères possessive et castratrices éduquant des enfants capricieux et dépendants. Je n ai sûrement pas un lait de qualité vu mon poids à la moindre colique ou tétée rapprochée.
J ai fini par mentir à mes proches pour ne pas avoir à me justifier sans arrêt. Ou bien j’encaisse. Ou bien je milite pour le respect de mon choix.
« Ton lait n’est pas assez nourrissant »
« Arrête de le couver »
« Il n’a pas faim, il te fait du chantage »
« Donne lui une tétine »
« T’en as pas marre de l’avoir pendu à toi comme ça tout le temps? »

Allaiter est essentiellement instinctif.
Mais la société, dans son fonctionnement normatif, cherche à le rationaliser. Il n y a rien à rationaliser. C est une histoire d amour entre une mère et son enfant et la passion n a pas de normes.
Quelques connaissances de base suffisent pour allaiter:
– Les signes d une succion efficace ( positionnement lèvres, menton, joues gonflées)
– La lactation est une affaire d’offre et de demande : plus on donne, plus on produit.
– La composition du lait varie au cours d une tétée ( utile pour certains troubles digestifs) : il faut donc veiller à ce que le bébé reçoive régulièrement  le lait de « début » et de « fin » de tétée ( le sein est alors « mou »).

Après, tout est affaire de couple mère/enfant et en l’absence de problème de prise de poids ou de santé du bébé, il n’y a pas lieu de s’inquiéter sur la manière dont on mène son allaitement.

Un bébé peut apprendre à téter même après plusieurs semaines à condition de ne pas perturber ses réflexes de succion: ne pas céder au biberon si sa volonté profonde est d allaiter.
Il ne faut se fier qu’à une personne spécialisée en allaitement : une conseillère en lactation de La Leche League ou bien tout autre personne possédant un diplôme universitaire adaptée ( certains pédiatres le passent).
En cas d’interrogations, on peut consulter le site de La Leche League ( non que je fasse de la publicité mais c’est réellement un site de référence).

http://www.lllfrance.org

Pour la médication en cours d’allaitement, on peut consulter le site du CRAT  qui s’intéresse aux effets tératogènes des différentes molécules.

http://www.lecrat.org

Et vous, les arrivées en gare de destination, comment vivez-vous l’allaitement?

Naissance d une mère et d’ un petit garçon

Métaphore de l imprévu.

Après quelques jours de faux travail, elles sont arrivées comme ça, au coeur de la nuit, insidieusement, les premières contractions. Nous étions à 13 jours du terme.
Dans la journée qui a suivi, ma consommation effrénée de Spasfon et le bain n’ont pas changé grand chose à la grande et immuable rythmique, assez désordonnée chez moi. Je commence à me pendre, le bassin en bascule, sur tout ce que je trouve. Le col bouge. Je m’active et je fais même de l’enduit.

18h, je perds le bouchon muqueux. Je préviens ma sage-femme. Cette fois, on y est ; je sens que le travail progresse.

20h, je vais déplacer ma voiture, les contractions sont présentes toutes les huit minutes, je choisis la bonne fenêtre pour manoeuvrer. C’est assez joyeux ; je suis confiante.

21h, je vais chercher les bouteilles d eau oubliées dans la voiture. Je m arrête régulièrement sur le trajet pour me pendre à D. Je prie pour ne croiser personne. J espère que le travail progressé rapidement. Ma sage-femme est régulièrement jointe par sms.

23h30, j ai des nausées monstrueuses et je commence à avoir des envies pressantes d aller aux toilettes. Les nausées me font paniquer ( vomir est ma grande phobie). Je vocalise sur les contractions et un de mes chats décide de se lover contre moi à partir de chaque décrue de la douleur, mon chat ne me quittera plus jusqu’au départ.
0h00, la sage femme arrive, je suis à 3. La douleur ne m effraie pas. Je me cale, je vocalise.
2h00, je suis à 6. On décide de partir, cela me contrarie. Je serais bien restée et je le dis à la sage-femme. Mon père arrive, il parle beaucoup alors que j ai besoin de silence. Dans la voiture, la douleur est intense et difficile à supporter sans la liberté de bouger et il pleut à grosses verses, ce qui nous ralentit. Devant nous, un gyrophare bleu nous fait craindre un accident.

3h, je suis à la maternité. J ai retenu un cri en montant dans le service. Je ne me sens pas bien, j ai peur de déranger et d incommoder les gens par mes vocalises. Je peine à m approprier l endroit, les contractions deviennent franchement irrégulières: on rompt la poché des eaux, premier geste d une longue lignée. Je le vis assez mal. Je n’aime pas être là, la présence du monitoring me dérange.
A chaque contraction, je perds un peu de liquide, de sang et j’émets régulièrement des selles. J’ai envie de me cacher. La sage-femme protège comme elle peut mon intimité et change souvent les alèses. J’ai peur de salir.
On s’explique avec la sage-femme pour que le travail reprenne sereinement.

6h, nous sommes à 9. En sortant de ma bulle, je m’aperçois qu’il fait jour.
Mais à 7h, rien ne bouge. Le coeur du petit marque quelques ralentissements sans gravité. Le médecin ne préconise rien mais le bébé se présente en occipito-sacrée, un bourrelet de col gêne la progression. « c’est un premier, c’est long madame, quoi qu’il arrive, il sera dans vos bras à la fin de la matinée ».
J’ai des contractions très intenses en spasmes, comme un vomissement mais dans le bas du ventre.
J’appelle mon bébé, j’appelle les contractions. Je plonge la main pour sentir mon bébé descendre et je sens ses cheveux ; mais le bébé ne descend pas.
Second passage du médecin, tout le monde va bien, on va tenter le tout pour le tout pour faciliter le passage du bébé.
Je tente toutes les positions. Je pousse. La sage-femme tente de faire tourner le petit. La douleur devient difficile à supporter ; je perds espoir et confiance.
A 9h30, la sage-femme m’annonce qu’à chaque contraction, le bébé descend puis remonte. Quelque chose bloque sa progression ; nous sommes à trois heures de stagnation du travail ; nous avons dépassé les limites. Deux obstétriciens ont débarqué dans la salle.
Bref, je lui dis avant qu’elle ne l’annonce, il va falloir faire une césarienne.
Elle confirme.
Après un nouvel examen, je lui dis que je ne veux plus qu’on me touche ; je ne veux plus que quelqu’un mette la main dans mon corps.
Je pleure ; je culpabilise. Ma mère, mes craintes, tout revient, tout se bouscule.
Ma sage-femme et l’ensemble de l’équipe viennent me réconforter pour me dire à quel point j’ai été forte jusqu’ici , que le blocage est mécanique, que le bébé va très bien.

Puis tout se met en branle. On me prépare.
Je vois la sonde urinaire débarquer, on me rase en même temps. Les contractions sont ininterrompues et je ne cesse de répéter : « non, pas maintenant, j’ai une contraction ». L’anesthésiste qui arrive dans le même moment se met à râler : « mais enfin, c’est inhumain de poser une sonde comme ça alors qu’on a le temps de poser la rachi ; elle souffre la dame ».

Je suis d’accord avec lui.
Trente heures de travail et je me souviens essentiellement de la pose de la sonde, qui me me gênera encore trois semaines après.

J’ai oublié mon conjoint à ce moment ; j’ai tout oublié. Je suis dans l’action ; je pense que j’ai mal. Je sais que ça va s’arrêter mais je suis dans l’inconnu. Finie la maîtrise.
Je n’ai pas révisé la césarienne ; je ne sais pas encore quel type de douleur il va me falloir affronter.
Je me cramponne à tout ce que je peux ; je suis sur le dos, c’est intenable.
L’anesthésiste invite pour que mon conjoint m’embrasse.
Le bloc est juste à côté.
Les infirmières doivent enlever mes mains de leurs bras pour poser les brassards.
Je claque des dents, je tremble. J’essaie de rester concentrée sur l’accouchement ; je ne veux rien rater ; j’écoute à peine ce que dit l’infirmière qui me parle de malaise.
Elle voudrait que je pense à autre chose ; je me souviens que je lui ai répondu : « mon bébé va naître, je ne veux pas penser à autre chose ; je n’ai pas peur ».
Et elle de rétorquer après la pose de la rachi que ma tension ne descend pas et que je suis plutôt solide comme petite dame.
Si j’avais pu, j’aurais baissé le champ pour voir. On m’explique ce qui va se passer et je réalise doucement que la douleur est partie. Je redeviens enjouée ; je blague avec les obstétriciens et l’anesthésiste sur le fait que, techniquement, j’ai accouché sans péridurale et que donc je peux lui amener des chocolats. Ma sage-femme a pu rester et elle rappelle que c’est moi qui veux découvrir le sexe de mon enfant.

« On commence, votre bébé est là dans cinq minutes »

« Il arrive »

Silence.
Juste le basculement de mon corps qu’on fouille.
Deux petits cris.
Larmes.
Si j’avais pu arracher ce foutu champ pour le voir.

« Il va bien, il est très beau. »
« On vous libère un bras, vous allez pouvoir l’embrasser avant qu’on l’emmène ».

Ma sage-femme apparaît et je reste concentrée sur ces deux prunelles perçantes.
Il s’incarne, le fruit de mes entrailles.
J’avais vraiment un enfant dans le ventre et c’était lui.
Je le touche, je l’embrasse, je le sens. Il me dévisage.

« Alors, c’est quoi? »
« C’est un petit garçon, j’ai un petit garçon, mon petit garçon »
« Félicitations »
« Faut l’appeler Désiré ». 
(c’est son quatrième prénom….)

Je me sens soulagée que tout aille bien. Voilà, j’ai un fils.
Je fais remarquer aux obstétriciens que je n’ai pas de vergetures et qu’ils ont intérêt à réussir la suture.
J’ai hâte de retrouver mon conjoint et mon petit.
Les obstétriciens me consolent en me confirmant que le problème ne venait pas du cordon mais bel et bien du positionnement de la tête, défléchie et enclavée dans le bassin.

Je suis transférée un petit quart d’heure plus tard en salle de réveil. Enfin, je crois. Ma sage-femme est venue me donner des nouvelles, le poids et la taille de mon bébé. Elle trouve qu’il a mes grands yeux.
A. arrive enfin dans les bras de son père ; on le pose sur ma poitrine.
Mon fils est beau.
A côté, une femme hurle et rit, son bébé naît ; j’ai un petit pincement au coeur même si je me sens très fière d’avoir surmonté tout cela.
C’est vrai, je ne verrai pas le premier regard de son papa ; je le sens un peu comme arraché de mon ventre. Et puis on m’explique les suites de la césarienne et je trouve cela beaucoup moins sympathique.
Mais il est là, plus beau que mes rêves l’avaient imaginé.

L’obstétricien repasse et me dit que ce petit c’est vraiment Désiré puisqu’il se souvient avoir pratiqué une échographie pour la réserve ovarienne. « la boucle est bouclée ».

Si je dois à nouveau accoucher un jour, je souhaite toujours un accouchement sans péridurale, si possible à la maison. J’ai plus souffert de l’absence d’intimité que de la douleur en réalité. J’aurais eu besoin d’être seule, sans regard.
J’ai affronté la douleur comme je l’avais imaginée et comme je m’étais projetée.
J’ai davantage d’estime de moi-même et cela m’a aidée à surmonter les difficultés qui ont suivi (et que je vous relaterai dans les prochains articles), même si dans les moments où cela va moins bien, le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur m’envahit.
L’accouchement est finalement peu de choses face aux immenses défis des premiers jours.