Mon conjoint a une maîtresse.

Elle est blonde, d’un beau blond foncé et profond, avec des courbes rondes et suaves.
Objectivement, je n’ai rien à lui envier… Enfin, me semble-t-il.
Il faut croire que je ne lui suffis pas c’est tout.
C’est un constat dur et amer.

C’était juste une bonne copine à lui, au début. Enfin, c’est ce que j’ai cru. Comme une débutante.
Je voyais bien qu’il tenait à elle.
A vrai dire, je m’en méfiais un peu, quand même, parce que j’avais fleuré un certain rapprochement ; mais on ne veut jamais y croire véritablement. De son côté, il me rassurait : « c’est juste une amie… on se connaît depuis longtemps et puis, elle sait me comprendre ».

Cette relation a fini par me faire du mal, par NOUS faire du mal. C’est moi qui ai réalisé qu’elle prenait trop de place dans notre vie.
Pourtant j’avais beau retourner le problème dans tous les sens, je ne saisissais pas ce qu’elle avait de plus que moi ; ce qu’elle pouvait bien faire que je ne savais pas faire ; ce qu’elle lui apportait que je ne savais pas lui apporter.
Moi aussi, j’ai toujours été là. J’ai porté ses joies et ses peines. On a eu un enfant.
Il dit qu’elle lui fait du bien, que c’est la seule capable de soulager ses angoisses ; mais moi je vois bien qu’elle le rend malade et que c’est un tyran.
Elle lui fait du chantage dès qu’il s’absente un peu.
Alors il part la voir en cachette.
La maison est pleine de recoins pour leurs amours interdites. Je sens son parfum qui se disperse d’une pièce à l’autre ; quand il m’embrasse, c’est encore ses effluves qu’il me communique.
Elle n’arrête pas de lui dire qu’il a besoin d’elle. Et lui est capable de dilapider son salaire pour répondre à ses caprices et je ne sais pas trop quoi dire à ma banquière : comment avouer que l’on est une femme trompée?

J’ai découvert au fur et à mesure que leur relation était passionnée et qu’elle le tenait par tous les sens.
Il se cachait pour la voir mais une fois il l’a embrassée à pleine bouche dans la cuisine. Je les ai surpris. Il était honteux.  Il a balbutié quelques mots incohérents et ridicules.
Je me trompais.
Ce n’était pas ce que je croyais.
J’ai exigé qu’il choisisse d’elle ou de moi, celle qui devait continuer à vivre avec lui. Je ne veux pas faire de ménage à trois sous mon toit.
Je me tais et je m’occupe, de mon fils et de mon conjoint. Elle prend l’homme et me rend un enfant désorienté. Elle prend le père et rend un infirme.
Elle n’est même pas capable de le rendre heureux cette pouffiasse. C’est le moins qu’elle pourrait faire avec ce qu’elle nous vole d’intimité.

Il a fini par me promettre de moins la voir.
Par amour pour notre enfant, pour moi.
Il a même arrêté de la voir pendant quelques temps et elle ne semblait pas lui manquer. J’ai pensé avec satisfaction qu’il avait enfin saisi que notre relation était plus forte que cette idylle.
La vérité, c’est que c’est une fine stratège. Elle finit toujours par le convaincre de le revenir en dévoilant ses talents de séductrice facile. En vérité, c’est qu’il est impuissant face à ses charmes : c’est une amante qui dépossède du libre-arbitre, du choix, de la volonté.
Je crois qu’il est sincère pourtant quand il me dit qu’il va la quitter.
Il sait qu’il ne pourra pas avoir les deux, elle et sa famille.

Je connais bien ce genre de maîtresse.
Mon père avait un peu la même, sauf qu’elle était blonde nordique avec un parfum anisé. Il a fini par la plaquer et ça fait dix ans qu’il ne l’a pas revue. En attendant, elle a tout détruit sur son passage.

Elle est revenue dans ma vie.
Sous une autre forme.
Elle a remis son manteau de dupe.
Elle revient me voler les hommes que j’aime.
Putain.

VARIOUS
Mandatory Credit: Photo by OJO Images / Rex Features ( 1169834a ) Highball glass of alcohol with ice cubes VARIOUS /Rex_OJO_1169834A//1004161403
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Vers le don d’ovocytes

Avant d’avoir un enfant grâce à la PMA, avant de découvrir le récit de femmes devenues mères grâce au don, je savais déjà que j’étais sensible à la question du don d’ovocytes et que je ferais probablement un jour les démarches pour devenir une donneuse.
J’ai donné mon sang, mon plasma et j’ai fait les démarches pour donner mes plaquettes et m’inscrire sur le fichier des donneurs de moelle (refusée pour antécédents d’anorexie et poids légèrement insuffisant dans un cas et dans l’autre).
Accoucher a fait mûrir mon projet.
Je vous avoue que je me suis interrogée parce que je voyais mon enfant et je me disais : « C’est un bout de moi ; la moitié de moi » et il y avait cet amour qui m’emportait. La question du don était un peu plus vacillante. Mais en fait, non.
Mon enfant, c’est cet enfant : l’aboutissement d’un désir, de mon couple, d’une grossesse, d’un accouchement.

Il n’est pas un ovocyte.

On parle très peu du don de gamètes sur la toile. Et c’est triste.

Pour ma part, je n’ai jamais résumé mon désir de maternité à une vague histoire de génétique, même si j’ai reconnu un peu plus haut que la naissance d’A. avait pu affecter ma détermination.
D’ailleurs mon fils ne me ressemble pas. Je suis une brune aux yeux noirs. Mon fils est blond aux yeux bleus. Parfois, je blague avec son père et je demande s’il est bien sûr qu’il n’y a pas eu échange entre le bloc et la salle d’examen néonatal. Quand j’étais enceinte, vu la probabilité extrêmement faible qu’un de ses spermatozoïdes arrive à bon port, c’était sur la paternité que nous faisions des blagues douteuses.
Et même, pour être tout à fait honnête, si on me l’avait échangé, l’aimerais-je moins ? Aucunement.
Je suis devenue mère, dans les faits, quand ce petit être sans défense est devenu ma responsabilité. Tout le reste ne fut que des vastes préliminaires, une préface de l’essai que j’écris sur la maternité.

Au fond, qu’est-ce qu’un enfant pour un coeur de parents, sinon un profond désir d’être parents et la responsabilité d’une charge d’âme?

Je pensais à cela quand je suis retombée sur mes échographies du cycle d’insémination gagnant. Je regardais mes follicules. Je trouvais cela amusant de me dire que sur cette échographie, il y avait la moitié de mon fils.
Mais en réalité, il y a juste une cellule incomplète. C’était la moitié de mon fils parce que je le désirais depuis longtemps.
Elle n’est pas un enfant. Donner des ovocytes, ce n’est pas donner un enfant. Donner des spermatozoïdes, ce n’est pas donner un enfant. C’est donner une cellule.
Pense-t’on à la mort mensuelle de nos ovocytes comme à la mort de nos potentiels enfants?  Bien sûr que non ( sauf en PMA, mais c’est un autre débat).

En donnant mes ovocytes, je donne ce qu’il manque à des parents qui ont tout le reste : le désir et l’amour. Je ne donne pas un enfant ; je donne de l’espoir.

Je pense concrétiser les démarches du don en 2017. J’aimerais parrainer un couple et j’espère que je serai éligible au don.

Dons-d-ovocyte-l-Agence-de-biomedecine-recrute-900-donneuses

« Maman est malheureuse… »

La salle est grande et dégage une atmosphère de solennité propre aux lieux réservés à la justice. Je me sens comme une petite chose écrasée par le poids de la vertu cardinale. Dans cette pièce baignée par un pâle soleil de novembre, le velours cramoisi des fauteuils s’accorde au chêne doré  de l’estrade et se reflète sur l’imposante cheminée Renaissance.
Nous sommes à des dizaines de mètres, en contrebas, citoyens justiciables sous l’épée aveugle et équitable.
Je ne le sais pas encore mais je suis enceinte de quatre jours. C’est fou mais je ne le sais pas encore.

Audience de 15h30 dans ce bâtiment qui a fait et défait mon enfance. Aujourd’hui, mon père est à mes côtés. Nous sommes demandeurs tous les deux.
La cloche tinte, les juges rentrent et nous nous levons, fidèles au protocole.
Comme des lions en cage, les couples frappés par la discorde tournent et retournent. Ils exécutent la chorégraphie de l’ignorance et du déchirement, chronique des affaires familiales du désenchantement.
Une à une s’égrainent les affaires du jour. Chacun s’en tient à une stricte symétrie axiale. Pourtant, leurs corps se sont mêlés un jour et puis cet espace s’est mû en vide tenu par quelques particules de froide colère.

Moi aussi, je me suis tenue diamétralement opposée à mon père. La salle sent encore ce jour où il est venu saoul à l’audience de la révision de ma pension alimentaire.
C’est dans le bureau, derrière, que mes parents se sont déchirés un mois de février 1995.
Il aura fallu des années, que je me meure sur un lit d’hôpital, plusieurs cures de désintoxication pour qu’il essaie de me faire rire face à mon indicible mais palpable tension de ce jour de novembre.

Nous demandons d’annuler le jugement de ma pension alimentaire. Une ironie, lorsque l’on sait les déchirements qu’elle a provoqués. Elle m’est versée par saisie sur salaire, saisie demandée par ma mère et donc non annulable auprès de l’huissier en mon nom.
Elle est tout ce qui me rattache à cette enfance tourmentée.

Après plus d’une heure d’attente, nous pénétrons dans une pièce sombre qui contraste avec la clarté lumineuse de la salle d’audience.
Le juge est froid, la greffière sourit.
Ma mère est le défendeur ; elle n’est pas venue. J’étais terrorisée à l’idée qu’elle puisse venir ; qu’elle me fasse perdre mon sang-froid et que je me montre faible quelques jours après cette insémination que je pensais perdue. Dans les mains du juge, je devine une lettre longue, emportée, qu’il n’évoque qu’en un demi-mot : « Vous n’avez que peu de relations avec votre mère? »

– Aujourd’hui aucune.

Qu’aurais-je pu lui dire ?
Que je n’aime pas ma mère et que je n’en éprouve aucune souffrance?
Que ma vie a commencé quand j’ai cessé de la côtoyer ?

Bien sûr, elle m’a allaitée, nourrie, soignée, mise au monde sans péridurale.
Bien sûr, elle a été fière de mes résultats scolaires.
Bien sûr, elle disait à qui voulait bien l’entendre que j’étais jolie et intelligente.

Je lui aurais raconté comment elle s’était posé la question d’avorter quand elle avait su que j’étais une fille, elle qui ne s’était projetée qu’avec un garçon.
Je lui aurais raconté comment elle m’a élevée comme un garçon, me forçant à garder les cheveux courts des années durant.
Je lui aurais raconté comment j’ai été droguée aux calmants parce que je ne dormais pas bébé.
Je lui aurais raconté comment elle m’a tenue à trois ans par une jambe au-dessus de la balustrade du troisième étage parce que je n’avais pas été « sage » cet après-midi.
Je lui aurais raconté la peur au ventre quand lors de ses crises, elle me cognait dans les murs et qu’elle me passait sous la douche froide parce que hoquetant de frayeurs et de sanglots, je lui implorais d’arrêter.
Je lui aurais raconté le silence familial, les chutes diplomatiques pour expliquer les bleus quand j’étais en vacances.

« Maman est malheureuse »
« Maman est malade »
« Maman ne va pas bien »

J’aurais voulu leur dire que moi aussi, j’étais malheureuse. Malheureuse de voir mon père désabusé se réfugier dans l’alcool.  Malheureuse de voir débouler le médecin de garde à trois heures du matin injecter du Tranxène à ma mère. Malheureuse de l’entendre ramener des hommes à la maison quand mon père était de planton.

Mes parents ont divorcé, ma mère a eu ma garde et tandis que mon père plongeait dans un alcoolisme chronique; à 10 ans, je suis devenue responsable de ma mère.
On venait me chercher en classe pour me dire que ma mère était encore à l’hôpital.
Elle a abandonné mon chien dans les bois pour que son amant vienne s’installer avec le sien à la maison.
Elle a couché avec mon père quand il m’a ramenée, un jour, j’étais dans la pièce à côté. Mon père est reparti et elle m’a dit « il baise toujours aussi mal ».
Une seule fois, une assistante sociale est venue à la maison suite à un signalement et j’ai dit que tout allait bien. Je voulais juste qu’elle m’aime.

Au milieu de cet hiver, mes invincibles étés étaient les vacances chez mes grands-parents.

Et puis la parenthèse enchantée a été mon beau-père et la naissance de ma soeur que j’ai protégée de mon mieux.
Tout semblait résolu. Le passé semblait envolé, enterré. Et en même temps, je gardais au fond de moi ce terrible passé ; on me disait volontiers angoissée, malade, fragile.
Ma mère avait trouvé cet équilibre dans cette relation, son rôle maternel : ma fille est fragile.
Et puis quelques mois après la naissance de ma soeur, tout a recommencé.
On a rejoué la comédie « Maman est malheureuse » avec la nuance « à cause de toi, parce qu’elle se fait du souci ».
J’étais au lycée. J’ai été prise dans une brillante classe préparatoire parisienne et je suis restée là parce que « tu es trop fragile pour être loin de moi ».

Ensuite l’anorexie dont j’ai parlé dans un précédent article, l’indépendance avec D. et ma psychothérapie, les retrouvailles avec mon père sobre depuis plusieurs années et mon appétit de la vie.

Je vais avoir trente ans.
J’ai un travail que j’aime et je vais à nouveau passer l’agrégation.
je vis avec mon conjoint depuis onze ans.
J’ai un appartement à mon nom.
J’ai mon permis.
J’ai une graine de sésame surprise qui a souri à mon ventre.
Ma vie a commencé à plus de vingt ans,  ce soir où je lui ai dit que je ne voulais pas être comme elle.

Bien sûr, elle m’appelle encore régulièrement pour me dire qu’elle m’aime, qu’elle est malheureuse.
Mon beau-père a divorcé et ma soeur a refusé d’obtenir un droit de visite chez elle.
Elle a abîmé deux enfants, allaités, mis au monde sans péridurale, nourris, soignés, bien éduqués.

Je ne considère pas que donner la vie fasse des femmes des héroïnes parce que cela ne suffit pas.
Les enfants ne choisissent pas les ventres où ils s’installent.
Une mère n’est pas plus sacrée qu’une autre personne ; elle n’est pas toujours un croisement de super-héros et de princesse ou une femme dévouée corps et âme à ses petits.

Aujourd’hui, c’est moi la mère potentielle et je ne sais pas ce qu’est véritablement une mère.
Je crois que je sais aimer ; je sais donner du temps, avoir la patience ; mais je n’ai pas de modèle.
Je vais devenir mère ; je suis mère et je suis là, adulte, construite et si fragile à l’intérieur.

Bordel, j’ai peur.
Pas peur d’accoucher, pas peur de changer les couches, pas peur d’allaiter.
Confrontée aux faillites familiales dans mon métier qui me renvoient avec plus ou moins de gravité à ma propre histoire , j’ai peur d’être cette mère mal aimante ; j’ai peur de ne pas savoir aimer.

 

Celle/Celui qui ne se fait peut être pas remarquer

Dans le collège où je suis arrivée la semaine dernière, il y a quatre femmes enceinte dont moi.
240 élèves, 4 femmes enceintes.
Rien que ça.
Ambiance familiale, tout le monde se connaît, tout le monde discute librement ; je m’y sens bien.

Et pourtant,
Je vous laisse deviner le sujet de nos conversations en salle des professeurs…
Et en bonne ex patiente PMA, sans nul doute à nouveau future patiente PMA car je n’aurai jamais d’enfant naturellement avec mon conjoint, j’y pense souvent, tout le temps.

Peut-être qu’il y a un ou une collègue en plein traitement, en plein désespoir, en deuil d’enfant, de désir d’enfant. Il/elle est là, au milieu de nos gros ventres (enfin moi tout est relatif), de nos courses aux toilettes, de nos fringales et je me dis qu’à sa place, je vous aurais écrit un article sur ma rancoeur, mon aigreur, mon désarroi et vous m’auriez comprise et si ce ou cette collègue est là, je le/la comprends…

Du coup, bêtement, entre deux discussions péridurale/allaitement/ventre qui grossit, je me dis que je vais trouver le moment pour glisser mon histoire en forme de : « Je sais pas si t’es concerné(e) mais voilà ça n’arrive pas qu’aux autres et ça peut fonctionner ».

Oui j’aime être chouchoutée, qu’on soit prévenant avec mon « état » (je n’en abuse pas car ma forme est olympique, ce serait malvenu). Oui, parfois, je me laisse aller à quelques niaiseries, parce que « je l’ai bien mérité cet Petit Pois ».

Alors je ne sais pas si je glisserai mon histoire, s’il y a un membre d’un couple infertile dans l’établissement, s’il l’entendra mais j’aimerais qu’il puisse savoir qu’il n’est pas seul et que je suis désolée d’être parfois maladroite.

Je t’embrasse, collègue mystère.

Comment j’ai parlé des attentats à mes élèves

Quand les terroristes sont entrés dans les locaux de Charlie Hebdo , j’étais au téléphone avec la chef d’un établissement. Avec trois jours de retard, une habitude au rectorat, ils venaient de me dénicher. Puis je suis allée à la gendarmerie pour une affaire de lettre anonyme liée à mon association.
C’est plus tard dans l’après-midi que j’ai appris la nouvelle. J’étais chez un client.
Je suis rentrée.
J’ai mesuré tout ce que cela impliquait, branchée sur France Info dans ma voiture.
J’ai pleuré, davantage d’effroi que de tristesse.

J’étais nommée en collège pour quinze jours : 6e, 5e, 4e. Je les rencontrais le vendredi suivant.
J’ai décidé de dégager un temps de parole pour les 4e que je voyais lundi. C’est un établissement situé dans une préfecture de campagne, mixité limitée ( environ un à deux élèves de culture ou de confession musulmane par classe).

Premier contact, un élève qui n’a pas respecté la minute de silence dans l’effectif (par goût de la provocation plutôt que par conviction) , des 4e…. parler des attentats contre Charlie Hebdo est une gageure. J’ai longtemps retourné le problème dans tous les sens.
L’Education Nationale nous a monté un dossier pédagogique que je n’ai pas consulté ; je me suis fiée à mon instinct. Néanmoins, il est sûrement très intéressant et je vous mets le lien :

http://www.clemi.org/fr/je-suis-charlie/

J’ai renoncé au débat : un débat suppose un substrat  de connaissances pour nourrir des arguments. Des élèves de 4e ont étudié les débuts de l’islam en histoire et les libertés en 4e ; c’est mince.
J’étais bien embêtée.
En plus, j’étais plutôt gênée par la présence de certains chefs d’Etat à la marche du dimanche 11 janvier ; je n’avais pas envie de me lancer dans un discours patriotique ; je pensais à d’autres violations des droits de l’Homme, aux morts moins médiatisées, à la communauté musulmane blessée que je respecte, à la communauté juive blessée que j’aime aussi (j’ai failli résider Rue des Rosiers). En allant défiler le 11 janvier, je m’étais surtout sentie fondamentalement républicaine et attachée aux libertés.

Je décide de me limiter à une présentation des faits avec un historique de Charlie Hebdo et la caricature du dessinateur danois.
– sur une première page, je fais donc une rapide chronologie de l’hebdomadaire avec des rappels de vocabulaire ( journal satirique, dessin de presse, caricature, laïcité, blasphème)
– ensuite je présente différentes unes du journal dont celle de 2006 (publication des caricatures danoises) et de 2011 ( après l’incendie des locaux du journal) et deux autres s’attaquant à la religion catholique (préservatif) et la religion juive (question de la circoncision).
_ enfin, j’ajoute des dessins de presse de ces derniers jours.
Bref, j’opte pour un point de vue informatif et impartial. Mon avis est que les élèves sont noyés par les réseaux sociaux et ont besoin d’aide pour se forger un esprit critique sans se nourrir du pré-mâchage ultraconnecté de l’information.

Première heure : il faut se lancer dans l’arène.
J’entends les petits durs murmurer : « On va la faire démissionner » . Oui, le 4e est  un être sympathique, charmant et délicat en général.
Je recadre tout ce petit monde et je leur explique que nous allons consacrer 30 minutes à un point sur les événements des derniers jours sans adopter de posture de jugement ou de condamnation. Je relate les faits. Le débat s’alimente naturellement autour des définitions qui est davantage la constatation des limites de leur maîtrise du sujet.
Le plus difficile reste la notion de « blasphème ».

Selon moi, le travail le plus intéressant à mener est sur la couverture de 2011 :

charlie

Evidemment, je réexplique où se situe le débat sur la représentation de Mohammed dans l’Islam ; je rappelle les débats entre protestants et catholiques au sujet des images.
Et je leur demande qui sont les cons.
« Ben les musulmans Madame ! » est la réponse donnée à la cantonade. Je comprends alors que ce temps d’informaton est essentiel. Il y a parfois des contresens complets sur les faits.
« Non, cela serait de l’islamophobie (hop définition au passage), observez bien le dessin, qui sont les cons ? »
« Ahhhhh…. les intégristes ».
« Alors, quelle est la différence entre les musulmans et les intégristes ? »

J’ai fini en abordant l’importance de la liberté de presse par les dessins récents.

Ils n’ont rien dit. Ils ont participé avec avidité et un peu de retrait, d’hésitation.
Mais j’ai bien senti dans leur regard et leur comportement qu’ils étaient ressortis de cette mise au point avec une nouvelle maîtrise du sujet et le sentiment de pouvoir « donner leur avis » dans la masse de la logorrhée actuelle.
Je pense que j’ai bien fait mon métier, en toute humilité.

Une réflexion d’une collègue sur la difficulté de se positionner dans le feu des événements, un article admirablement bien rédigé :

https://lapedagogiepourlesnuls.wordpress.com/2015/01/10/au-dela-de-levidence-la-non-lettre-a-mes-eleves/

Du marketing et de l’infertilité

On s’est souvent demandé ce que nous pourrions réclamer pour rétribuer nos évidents talents de narratrices infertiles.
Un test de tampax?
Un concours de Cup?
Un lot de revues pornographiques ?
Un an de téléchargement sur RedTube ?
Un coupon réduction pour les culottes coton midi de chez Sloggi ?

Il s’avère qu’au gré de mes errances webiennes, je suis tombée sur un article qui parlait de nous :  des « gentilles » nous et des « méchantes » nous. Quand j’écris nous, je veux bien entendu parler des couples, et plus particulièrement des femmes, qui ne parviennent pas à obtenir de grossesse.
C’est un peu mon tour de « veille » sur le net, je parcours et je retourne à mes préoccupations.
Rien de neuf ni de plus brillant sous le soleil de Satan.

Cette fois je trouve que l’article est tourné un peu étrangement. Je vois la mention « lien hôte » en-dessous (à moi, sombre blogueuse du tréfonds de wordpress, cela ne me parle absolument pas). J’approfondis alors ma lecture et je clique sur un lien qui me renvoie à un autre blog tenu par une femme qui a eu un enfant suite à une parcours PMA. Un article y parle de la récente vague (disons vague de septembre) de liens hôtes vers une clinique privée espagnole et du malaise ressenti face à cette pratique.

Donc, pour quelques poignées d’euros, on parle de l’infertilité et on glisse vers le site d’une clinique espagnole.  Cette clinique c’est http://www.ivi-fertility.com ; je crois qu’elle, je peux la dénoncer parce que le procédé est quand même abject.
Je ne vais pas réécrire l’article qui parlait, avec beaucoup de justesse, de cette situation, ni mettre de lien vers celui-ci pour des raisons que vous devinez. Il était absolument très bien rédigé ; il n’y aurait rien à ajouter.
Je répéterai simplement cette réalité : le recours à des établissements privés étrangers n’est ni un eldorado ni une démarche de première intention dans le traitement de l’infertilité. C’est une solution qui répond à des situations très ciblées : arrêt de prise en charge en France, couple lesbien, femme célibataire, délai de don……

D’une part le ciblage marketing est un poil raté  (nos marketeuses m’approuveront sans doute) ;  d’autre part, on ne peut pas écrire sur l’infertilité comme on écrit sur un rouge à lèvres, une voiture ou un magasin.

 

C’est un peu comme si Guigoz me demandait de rédiger un article pour parler de lait adapté aux régurgitations , il y aurait comme une dissonance….. Ou bien comme si un cabinet de psy me demandait de parler de la dépression post-partum, cela serait pour le moins incongru !
Dns le cas qui nous intéresse, même si cela part d’une bonne intention matinée d’intérêts pécuniaires, on parle de traitements médicaux. En plus d’être déplacé, le lien est même potentiellement une source de danger.

Que le couple/femme qui souhaite se renseigner sur les cliniques espagnoles, tchèques, belges se rapproche de personnes qui ont vécu cette expérience.

L’infertilité est un problème médical qui nécessite de communiquer des informations éclairées et impartiales. Ces connaissances ne s’acquièrent pas en quelques clics sur la toile.
On parle clairement de  SANTE et de RISQUES.

Si elle est menacée de devenir un business (et je crois que c’est le cas, au-delà d’être déjà un sujet de polémique), par pitié, n’y participons pas.

Mettre au monde en Afrique subsaharienne

En bonne géographe, j’aime les jeux d’échelles.
Et puis  j’apprécie aussi élargir le champ de la réflexion, jouer sur la focale, prendre du recul et être féministe. J’avais d’ailleurs parlé de la maternité ailleurs et des sentiments mitigés que cela soulevait en moi, une femme dans un couple infertile en France.

Je voulais partager avec vous un lien vers un projet photographie intitulé : Birth is a dream.
C’est un titre ironique bien entendu. Il reprend un poncif occidental, quoique l’on puisse et qu’on le remette en cause. Et c’est sans doute  justifié.
La naissance a toujours été, pour les femmes et pour l’humanité, un acte sacralisé autant que tabou, important culturellement et socialement (et religieusement, devrais-je ajouter).
Dans les pays développés, la grossesse et la naissance sont associées à l’extrême bonheur, à la médicalisation, à la famille rayonnante, à la maturité, à la bienveillance. On les célèbre ; on les expose ; on les désire.

Cette réalité n’est pourtant celle que d’une minorité de femmes dans le monde.

La majorité des femmes risque sa vie pour enfanter et porte la vie dans des conditions très précaires. La naissance devient alors un périple dangereux. La mortalité maternelle,  périnatale et infantile crèvent des sommets. N’oublions pas que la première cause de mortalité infantile ( enfant de moins de un an ) dans le monde est la diarrhée infectieuse due à la qualité de l’eau.
Une mère qui meurt, c’est une famille qui s’engloutit dans la pauvreté.

Je n’écris pas cet article pour culpabiliser, ni même pour avoir le sentiment de faire quelque chose, parce que concrètement, je ne fais rien et ce que j’écris ici est d’une totale inutilité.
Je reprends pourtant toujours cet exemple pour traiter des inégalités face à la santé dans le monde à mes élèves ; je crois que cela soulage ma conscience.
Et aussi parce que je crois que c’est vraiment important de lever les yeux de nos propres difficultés pour se rappeler que nous sommes les citoyens d’un monde profondément clivé et inégalitaire.
Je ne peux rien faire mais je ne veux pas fermer les yeux sur cette autre réalité.
Au nom des femmes du monde entier et au nom des mères du monde entier.
Au fond, nous sommes unies par une invisible nécessité de défendre nos convictions, nos droits, nos destins.

Les clichés m’ont beaucoup touchée et j’espère qu’ils vous émouveront aussi.

http://www.birthisadream.org/about-the-project/#.VFvDLYegR-U

Et une vidéo qui accompagne le projet  ( âmes sensibles, s’abstenir absolument)