Ne pas savoir. Mais il sait.

J’ai décidé que je ne saurai pas le sexe de mon enfant avant d’accoucher. C’est un choix que j’assume parfaitement et qui n’est pas le choix de mon conjoint.

Je voulais avoir un choix, là où la PMA m’a ôté un certain nombre de choix. C’est un peu comme un fragment de liberté. C’est une décision que j’avais prise quand j’ai voulu un enfant. Je me sens un peu comme dans une bulle à contre-courant ; dans un monde où il faut maîtriser et où l’on ne maîtrise que si peu de choses, j’ai la sensation de garder une part de mystère.

Au tout départ, je me projetais davantage avec une fille, sans doute parce que j’avais passé pas mal de temps à m’occuper de ma petite soeur depuis son plus jeune âge. Lors du rendez-vous du quatrième mois, la sage-femme nous a proposé de connaître le sexe de notre enfant. J’ai dit que je ne voulais pas savoir mais que le futur père voulait. Il s’est fait tout petit et il a dit quelque chose comme :  » Oooooh euuuuuh non, on s’en fiche ».
La question du sexe me paraît de plus en plus futile au fur et à mesure de l’avancée de cette grossesse.
Je n’espère aucun sexe.
J’espère un bébé poisseux, fripé, moche, entier, avec deux grands yeux plongés dans les miens.  J’espère une rencontre puissante.
J’espère mon bébé magique, mon tout petit, mon trésor fragile ; je n’espère rien d’autre. Evidemment, ça n’empêche pas la curiosité de mieux connaître le petit être que j’héberge.
Evidemment, ça ne m’empêche pas non plus de me demander si j’investirais ma grossesse différemment en sachant.

Hier, avait lieu l’échographie morphologique du second trimestre.
J’ai été surprise par la taille de mon bébé, la complexité de sa physiologie. J’ai tout de suite rappelé à la sage-femme que je ne souhaitais pas connaître le sexe, mais que D., si.
J’ai détourné le regard à la mesure du fémur. J’ai joué le jeu ; mais je suis curieuse.
Une fois de plus, je suis sortie avec un  » Tout va très bien Madame la Marquise  »
Une fois de plus, je me suis dit : « C’est fou que tout aille aussi bien » , j’ai repensé à la rencontre folle entre un spermatozoïde paumé décongelé provenant d’une vessie et un de mes ovules et ce foetus de vingt-deux semaines,  parfait, beau, avec ses deux reins, son cervelet, ses quatre cavités cardiaques, sa vésicule biliaire,  qui refuse les photos 3D en mettant main et pied devant le visage.

Puis, on a attendu le compte-rendu.
D. trépignait, mais faisait le décontracté avec des blagues nulles, signe d’un stress intense en phase de redescente.
Il m’a dit : « je vais demander ». « Je vais pas demander ». « Je vais demander si elle me propose ». « Je vais pas la déranger ».
Bref, la sage-femme est sortie du bureau et au moment de se quitter, je l’ai gentiment interpelée en lui expliquant que D. avait vraiment envie de savoir. Alors, ils se sont isolés et ils sont ressortis et…. j’ai rien vu sur le visage de D.

A partir de ce moment-là, je l’ai cuisiné mais au fond, je ne voulais pas savoir.
Je ne sais toujours pas. Il est super doué. Il est hyper fort.
J’étais un peu déçue de sa réaction, de sa « faiblesse ». Il était infiniment heureux que j’aie provoqué la révélation, alors que ce n’était pas mon souhait premier.

Et puis, je me suis dit que c’était en réalité une magnifique façon de nouer une relation avec son enfant, de partager un secret que je ne partage pas. Après tout, moi, j’ai tous ses mouvements, ces rencontres intimes avec un petit pied égaré, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; je suis heureuse de céder un peu de terrain avec son papa.

J’ai arrêté de poser des questions et je n’en poserai plus.

D. a appelé ma grand-mère le soir pour lui dire.
Ma grand-mère est une tombe et elle m’aime plus que n’importe qui. Elle s’est lancée dans une entreprise de layette et elle a vu certains modèles de robes par exemple. Elle m’avait donc demandé si elle pouvait savoir.
Elle sait.
Mais ce n’est pas le plus important.
Le plus important, c’est l’amour avec lequel D.parlait de son petit au téléphone avec ma grand-mère, de son bonheur de vivre cette grossesse, de cette impression de revivre qui l’habite.
Ce sont aussi les larmes à l’écoute de cette chanson, son hymne de papa depuis le tout début de cette aventure en 2012

Finalement, c’est pour le reste des « gens » que c’est le plus compliqué à gérer.

– ceux qui nous prennent pour des illuminés
– ceux qui sont plus curieux que nous et qui nous poseraient un échographe sur le ventre pour savoir avant nous
– ceux qui veulent absolument décliner la vie en bleu ou en rose
-ceux qui te harcèlent à coups de clins d’oeil : « tu sais mais tu ne veux pas le dire, allez tu peux me le dire à moi ».
Et par ricochet, ça nous complique la vie parce qu’on doit se confronter aux croyances tout droit venues d’un monde obscur, aux poncifs, aux prédictions hasardeuses ; l’envie furieuse d’un « je vous emmerde » qui affleure les lèvres mais qui ne sort pas parce que, soyons honnêtes, la PMA c’était quand même bien plus chiant que les conneries des gens. J’ai récemment eu très envie d’être insultante avec ma belle-maman qui m’a dit : « il bouge beaucoup alors c’est un garçon ». Même si elle ne sait rien de mes profondes convictions féministes. En plus, je n’aime pas beaucoup partager sur ma grossesse et mes ressentis avec les personnes qui ont un avis sur tout.

A la question : « C’est quoi ? » ; je réponds invariablement : « un bébé ». (et j’ai déjà répondu aussi : « un alien, pourquoi? », « un cochon d’Inde », « un kangourou ») et quand je suis de bon poil, je réponds simplement : « une surprise ». Il se trouve que j’aime le mixte et que je suis opposée aux habits genrés dès la naissance. Mis à part la difficulté grandissante à trouver des enseignes à prix abordable qui proposent des vêtements mixtes (mais j’ai une tricoteuse de mamie qui me facilite la vie) , je m’équipe facilement (ou je ne m’équipe pas vraiment ; je crois que je vis un blocage des achats qui ne passera que lorsque je saurai que le bébé que je porte pourrait vivre à la naissance… mais ces aspects de ma grossesse seront évoqués dans un autre article).

Qu’est-ce que ça change de savoir ou de ne pas savoir ; je ne le saurai peut-être jamais. Peut-être que je n’aurai jamais la chance d’avoir un deuxième enfant. Mais j’espère d’ici quatre mois, vous dire ce que cela fait de découvrir son enfant.

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Angoisse du jour, bonjour !

Ayant quelques contractions depuis deux semaines, hier, je décide d’examiner mon col…
Il est haut, très mou et surtout bien ouvert à l’extérieur (comme en période d’ovulation voire un peu plus).
Je suis à 23 sa + 3…

Je vois ma nouvelle sage-femme jeudi (celle qui va me suivre pour le plateau technique, normalement, en l’absence de complications) et je suis très angoissée.

Je culpabilise d’avoir forcé et de vouloir garder un rythme effréné.
Je me demande si je vais pouvoir reprendre mon poste à 100 bornes et continuer à faire les 100 km aller le lundi + 35 /jour + 150 retour (parce que je fais des heures dans un musée où je suis chargée de mission) le vendredi + 50 au minimum le week-end pour faire du soutien.
Je ne sais pas comment faire si je suis alitée avec mes 11 chats à gérer et mes handicapés qui ne sont pas propres.
Ce soir, je trimballe toute mes valises dans le métro bondé parce que je suis à 600 kilomètres de chez moi en vacances chez ma soeur ( quatre heures de trajet)…. Pis je me tape encore une heure de route.

C’est fou comme ta vie tourne autrement dès lors que tu es responsable d’une autre vie que la tienne….

Le cinquième mois, mon poids, le sport, la bouffe, l’exil.

Certes, je n’écris pas beaucoup ces derniers temps. Une grossesse se vit finalement plus qu’elle ne se raconte. Je crois qu’aucune langue au monde n’est encore parvenue à inventer les mots justes et les métaphores suffisamment puissantes pour traduire ce qu’implique cette aventure.
Je vais essayer de vous dresser un petit point sur la situation quand même. Parce que j’ai un petit besoin de le partager. J’ai quelques articles « sérieux » sous la botte et j’espère trouver le temps de vous les rédiger avec application.
Et puis, je traverse des émotions pas toujours évidentes en ce moment et je ne vais pas vous laisser au milieu de mes interrogations un peu tristes.

Petit Pois s’est mu en Petit(e) Gourou(te).

Il bouge, il bouge, il bouge, il bouge. C’est bien simple, quand je ne le sens pas plus de deux heures, il suffit que je pense à lui pour qu’il fasse un triple salto. Je suis capable de dire à ma sage-femme où il se situe et où il est positionné.
On se parle, on se touche, bref, on s’aime.
Etrangement, la nuit, il me laisse divinement dormir du sommeil des Justes.

J’ai enfin inauguré le carnet de grossesse de Petit(e) Gourou(te)

Mais j’ai toujours du mal à me laisser aller pour écrire dedans. Je ne sais pas si c’est une fausse pudeur ou la retenue ou une fuite en avant ou le manque de temps.
Un peu de tout.

J’ai acheté le tee-shirt que je voulais depuis le début de mon parcours PMA.

P1020682 - Version 3
J
‘espère que vous pourrez toutes et tous vous l’offrir !

Je suis toujours hyperactive

J’ai quand même demandé à ma sage-femme si je pouvais retourner courir. Réponse négative. Je fais des pilates. Je fais des randonnées. Je culpabilise….

Je vis toujours dans une chambre d’internat à 100 km de chez moi.

Et je le vis bien.
Mes élèves sont extrêmement bienveillants ; pour ma part, je les aime beaucoup.
Je reste dans ma bulle ; je vais me promener dans des coins paumés
Et je travaille, travaille, travaille….
Le bonheur.
Malgré cela, j’ai peur de ne pas avoir le temps de tout faire, le mur à enduire, le nid d’ange à tricoter, l’agrégation à préparer, la cour à aménager, la fiche à réviser de telle classe….

La nourriture me pose toujours problème mais « je gère »

La sage-femme n’est pas inquiète pour mon poids ; c’est vrai que j’ai l’impression de me priver ou de ne pas « profiter » mais je m’alimente correctement et suffisamment, même si c’est au prix de quelques frustrations.
J’arrive même à me plaire, même si c’est davantage mes brindilles de jambes que mon ventre qui me font cet effet.
Le but est de ne pas être plus mince après avoir accouché qu’avant pour ne compromettre ni ma récupération ni l’allaitement.

A chaque semaine, sa lubie

En ce moment, c’est l’âge et le poids minimaux pour tenter une réanimation chez un prématuré

Je pleure au moins deux fois par jour, en particulier sous la douche

En me disant, je suis enceinte, je l’ai fait, je suis enceinte et si tout se passe bien dans quatre mois, je vais avoir un enfant.

Je ne ressens aucune angoisse à l’idée d’accoucher

mais ça changera peut-être.

Je suis partie en week-end en Bourgogne 

Et on a pu dormir en peau à peau avec mon conjoint. Il a pu se blottir contre son petit pioupiou.  Il est un peu gêné. Il a le sentiment de s’immiscer dans une relation privilégiée, que ce n’est pas encore son tour.J’ai fait des églises romanes à tour de bras et je me suis épanouie au soleil.

Je refuse de passer aux caisses prioritaires

de peur de faire ma PB. Comme j’ai envie d’ajouter, c’est un bébé PMA à chaque fois que je crois que je franchis la limite PB.

Globalement, et pensées à Miliette, mis à part la nourriture, je profite.
Même si je ne trouve pas assez le temps à mon goût de rester avec la main sur les mouvements de mon Petit Gourou ; même si je ne prends pas une photo de mon ventre toutes les semaines comme je voulais ; même si parfois la nostalgie m’étreint à l’idée que je ne sais pas si je pourrai en avoir un autre ; même si parfois une irrépressible angoisse de le perdre me saisit sans raison.
J’aime beaucoup être enceinte.
Je suis heureuse.

Je vous embrasse très très fort et vous envoie une grosse brassée de soutien, de bises et d’affection.

« Maman est malheureuse… »

La salle est grande et dégage une atmosphère de solennité propre aux lieux réservés à la justice. Je me sens comme une petite chose écrasée par le poids de la vertu cardinale. Dans cette pièce baignée par un pâle soleil de novembre, le velours cramoisi des fauteuils s’accorde au chêne doré  de l’estrade et se reflète sur l’imposante cheminée Renaissance.
Nous sommes à des dizaines de mètres, en contrebas, citoyens justiciables sous l’épée aveugle et équitable.
Je ne le sais pas encore mais je suis enceinte de quatre jours. C’est fou mais je ne le sais pas encore.

Audience de 15h30 dans ce bâtiment qui a fait et défait mon enfance. Aujourd’hui, mon père est à mes côtés. Nous sommes demandeurs tous les deux.
La cloche tinte, les juges rentrent et nous nous levons, fidèles au protocole.
Comme des lions en cage, les couples frappés par la discorde tournent et retournent. Ils exécutent la chorégraphie de l’ignorance et du déchirement, chronique des affaires familiales du désenchantement.
Une à une s’égrainent les affaires du jour. Chacun s’en tient à une stricte symétrie axiale. Pourtant, leurs corps se sont mêlés un jour et puis cet espace s’est mû en vide tenu par quelques particules de froide colère.

Moi aussi, je me suis tenue diamétralement opposée à mon père. La salle sent encore ce jour où il est venu saoul à l’audience de la révision de ma pension alimentaire.
C’est dans le bureau, derrière, que mes parents se sont déchirés un mois de février 1995.
Il aura fallu des années, que je me meure sur un lit d’hôpital, plusieurs cures de désintoxication pour qu’il essaie de me faire rire face à mon indicible mais palpable tension de ce jour de novembre.

Nous demandons d’annuler le jugement de ma pension alimentaire. Une ironie, lorsque l’on sait les déchirements qu’elle a provoqués. Elle m’est versée par saisie sur salaire, saisie demandée par ma mère et donc non annulable auprès de l’huissier en mon nom.
Elle est tout ce qui me rattache à cette enfance tourmentée.

Après plus d’une heure d’attente, nous pénétrons dans une pièce sombre qui contraste avec la clarté lumineuse de la salle d’audience.
Le juge est froid, la greffière sourit.
Ma mère est le défendeur ; elle n’est pas venue. J’étais terrorisée à l’idée qu’elle puisse venir ; qu’elle me fasse perdre mon sang-froid et que je me montre faible quelques jours après cette insémination que je pensais perdue. Dans les mains du juge, je devine une lettre longue, emportée, qu’il n’évoque qu’en un demi-mot : « Vous n’avez que peu de relations avec votre mère? »

– Aujourd’hui aucune.

Qu’aurais-je pu lui dire ?
Que je n’aime pas ma mère et que je n’en éprouve aucune souffrance?
Que ma vie a commencé quand j’ai cessé de la côtoyer ?

Bien sûr, elle m’a allaitée, nourrie, soignée, mise au monde sans péridurale.
Bien sûr, elle a été fière de mes résultats scolaires.
Bien sûr, elle disait à qui voulait bien l’entendre que j’étais jolie et intelligente.

Je lui aurais raconté comment elle s’était posé la question d’avorter quand elle avait su que j’étais une fille, elle qui ne s’était projetée qu’avec un garçon.
Je lui aurais raconté comment elle m’a élevée comme un garçon, me forçant à garder les cheveux courts des années durant.
Je lui aurais raconté comment j’ai été droguée aux calmants parce que je ne dormais pas bébé.
Je lui aurais raconté comment elle m’a tenue à trois ans par une jambe au-dessus de la balustrade du troisième étage parce que je n’avais pas été « sage » cet après-midi.
Je lui aurais raconté la peur au ventre quand lors de ses crises, elle me cognait dans les murs et qu’elle me passait sous la douche froide parce que hoquetant de frayeurs et de sanglots, je lui implorais d’arrêter.
Je lui aurais raconté le silence familial, les chutes diplomatiques pour expliquer les bleus quand j’étais en vacances.

« Maman est malheureuse »
« Maman est malade »
« Maman ne va pas bien »

J’aurais voulu leur dire que moi aussi, j’étais malheureuse. Malheureuse de voir mon père désabusé se réfugier dans l’alcool.  Malheureuse de voir débouler le médecin de garde à trois heures du matin injecter du Tranxène à ma mère. Malheureuse de l’entendre ramener des hommes à la maison quand mon père était de planton.

Mes parents ont divorcé, ma mère a eu ma garde et tandis que mon père plongeait dans un alcoolisme chronique; à 10 ans, je suis devenue responsable de ma mère.
On venait me chercher en classe pour me dire que ma mère était encore à l’hôpital.
Elle a abandonné mon chien dans les bois pour que son amant vienne s’installer avec le sien à la maison.
Elle a couché avec mon père quand il m’a ramenée, un jour, j’étais dans la pièce à côté. Mon père est reparti et elle m’a dit « il baise toujours aussi mal ».
Une seule fois, une assistante sociale est venue à la maison suite à un signalement et j’ai dit que tout allait bien. Je voulais juste qu’elle m’aime.

Au milieu de cet hiver, mes invincibles étés étaient les vacances chez mes grands-parents.

Et puis la parenthèse enchantée a été mon beau-père et la naissance de ma soeur que j’ai protégée de mon mieux.
Tout semblait résolu. Le passé semblait envolé, enterré. Et en même temps, je gardais au fond de moi ce terrible passé ; on me disait volontiers angoissée, malade, fragile.
Ma mère avait trouvé cet équilibre dans cette relation, son rôle maternel : ma fille est fragile.
Et puis quelques mois après la naissance de ma soeur, tout a recommencé.
On a rejoué la comédie « Maman est malheureuse » avec la nuance « à cause de toi, parce qu’elle se fait du souci ».
J’étais au lycée. J’ai été prise dans une brillante classe préparatoire parisienne et je suis restée là parce que « tu es trop fragile pour être loin de moi ».

Ensuite l’anorexie dont j’ai parlé dans un précédent article, l’indépendance avec D. et ma psychothérapie, les retrouvailles avec mon père sobre depuis plusieurs années et mon appétit de la vie.

Je vais avoir trente ans.
J’ai un travail que j’aime et je vais à nouveau passer l’agrégation.
je vis avec mon conjoint depuis onze ans.
J’ai un appartement à mon nom.
J’ai mon permis.
J’ai une graine de sésame surprise qui a souri à mon ventre.
Ma vie a commencé à plus de vingt ans,  ce soir où je lui ai dit que je ne voulais pas être comme elle.

Bien sûr, elle m’appelle encore régulièrement pour me dire qu’elle m’aime, qu’elle est malheureuse.
Mon beau-père a divorcé et ma soeur a refusé d’obtenir un droit de visite chez elle.
Elle a abîmé deux enfants, allaités, mis au monde sans péridurale, nourris, soignés, bien éduqués.

Je ne considère pas que donner la vie fasse des femmes des héroïnes parce que cela ne suffit pas.
Les enfants ne choisissent pas les ventres où ils s’installent.
Une mère n’est pas plus sacrée qu’une autre personne ; elle n’est pas toujours un croisement de super-héros et de princesse ou une femme dévouée corps et âme à ses petits.

Aujourd’hui, c’est moi la mère potentielle et je ne sais pas ce qu’est véritablement une mère.
Je crois que je sais aimer ; je sais donner du temps, avoir la patience ; mais je n’ai pas de modèle.
Je vais devenir mère ; je suis mère et je suis là, adulte, construite et si fragile à l’intérieur.

Bordel, j’ai peur.
Pas peur d’accoucher, pas peur de changer les couches, pas peur d’allaiter.
Confrontée aux faillites familiales dans mon métier qui me renvoient avec plus ou moins de gravité à ma propre histoire , j’ai peur d’être cette mère mal aimante ; j’ai peur de ne pas savoir aimer.

 

Celle/Celui qui ne se fait peut être pas remarquer

Dans le collège où je suis arrivée la semaine dernière, il y a quatre femmes enceinte dont moi.
240 élèves, 4 femmes enceintes.
Rien que ça.
Ambiance familiale, tout le monde se connaît, tout le monde discute librement ; je m’y sens bien.

Et pourtant,
Je vous laisse deviner le sujet de nos conversations en salle des professeurs…
Et en bonne ex patiente PMA, sans nul doute à nouveau future patiente PMA car je n’aurai jamais d’enfant naturellement avec mon conjoint, j’y pense souvent, tout le temps.

Peut-être qu’il y a un ou une collègue en plein traitement, en plein désespoir, en deuil d’enfant, de désir d’enfant. Il/elle est là, au milieu de nos gros ventres (enfin moi tout est relatif), de nos courses aux toilettes, de nos fringales et je me dis qu’à sa place, je vous aurais écrit un article sur ma rancoeur, mon aigreur, mon désarroi et vous m’auriez comprise et si ce ou cette collègue est là, je le/la comprends…

Du coup, bêtement, entre deux discussions péridurale/allaitement/ventre qui grossit, je me dis que je vais trouver le moment pour glisser mon histoire en forme de : « Je sais pas si t’es concerné(e) mais voilà ça n’arrive pas qu’aux autres et ça peut fonctionner ».

Oui j’aime être chouchoutée, qu’on soit prévenant avec mon « état » (je n’en abuse pas car ma forme est olympique, ce serait malvenu). Oui, parfois, je me laisse aller à quelques niaiseries, parce que « je l’ai bien mérité cet Petit Pois ».

Alors je ne sais pas si je glisserai mon histoire, s’il y a un membre d’un couple infertile dans l’établissement, s’il l’entendra mais j’aimerais qu’il puisse savoir qu’il n’est pas seul et que je suis désolée d’être parfois maladroite.

Je t’embrasse, collègue mystère.

Carnet de voyage : « on l’appelle Premier Trimestre »

On a embarqué pour la Saint-Nicolas, au milieu d’un feu d’artifice.
La peur s’est mêlée à la joie et la joie à la peur ; c’était un camaïeu d’émotions : le coeur qui scintille, le haricot qui grandit, les premiers mouvements à l’écran, le comparatif quotidien devant le miroir, le sentiment  du miracle.
D’habitude, j’ai toujours plein de mots au bout de ma plume numérique ; mais là, l’encre est sèche et la verve suspendue.

Je voulais quand même être un peu plus rassurante que mon précédent article sur les démenées avec mes TCA, sur le vécu de ma grossesse.
Fondamentalement, j’adore être enceinte : je vais bien, je n’ai aucune complication ; ce n’est globalement, comme on dit vulgairement « que du bonheur », même si ma phrase préférée depuis ces bientôt quatre mois est devenue : « Où sont les toilettes ? »
En revanche, je réalise que dans cette bulle , j’ai du mal à me projeter, à réaliser que je suis enceinte, aussi étrange que cela puisse paraître.
A chaque échographie, quand les gamins m’ont demandé si j’étais enceinte, quand je me pose quelques minutes et que je pense que dans quelques mois on posera sur mon ventre le petit être qui grandit sous mon nombril ; je suis submergée par une immense émotion, comme si j’apprenais à nouveau que je suis enceinte.
Je n’ai toujours rien écrit dans son carnet ; je me sens toujours comme une imposture dans un magasin de puériculture, aux RV….
Il y a des choses qui n’ont pas changé : j’ai toujours un problème existentiel avec les PB (j’y pense tout le temps quand je mets la main sous mon nombril) , je lis parfois les blogs de mère avec ce même regard acide… Soit je suis toujours imprégnée par l’aigreur de la PMA, soit je suis véritablement une sale gonzesse…. A voir.

J’ai discuté de mes difficultés avec la sage-femme lors de notre dernier entretien et j’ai vu le Petit Pois qui a considérablement grandi en un mois, qui suce son pouce et baille mais reste assez calme durant les échographies, dans des positions toujours improbables.
J’ai convenu de quelques entretiens avec un psychologue spécialisé.
Il n’y a pas que les TCA. J’ai peur de reproduire mon enfance ; je suis terrorisée à l’idée que mon enfant puisse souffrir comme j’ai souffert. Même là, je me demande si j’aime mon petit assez fort ; si je lui parle assez ; si je vais pouvoir lui offrir le meilleur. Et au lieu d’essayer d’avancer, cela me paralyse.
Je suis allée à une réunion de La Leche League avec un peu d’appréhension mais j’ai été très bien accueillie et je crois que cela m’a fait du bien. Je suis contre les jugements et considère qu’il n’y a pas de vérité en matière de maternité , alors je ne voulais surtout pas atterrir dans un club de harpies convaincues et détentrices du seul savoir et ce ne fut pas le cas. Je mets en place un projet de naissance et si tout va bien, je pourrai accoucher en plateau technique. Sachant que j’habite dans un désert humain, pouvoir bénéficier de telles conditions d’accompagnement et de prise en charge, c’est génial.

Depuis quelques jours, je suis en poste à plus de 100km de chez moi pendant deux mois, un défi. Je dors dans une chambre d’internat miteuse.
Je crois que j’avais besoin de cette solitude, besoin d’exercer et aussi besoin de me sentir plus en sécurité financièrement  (je vais bénéficier d’indemnités). Non pas que je n’ai pas besoin de mon conjoint…. Tout n’est pas facile dans la séparation et j’ai quelques élèves avec de graves troubles psychiatriques ; mais j’ai besoin de créer un lien seule avec mon petit. Besoin d’être avec lui.
Pourtant, je suis assez déstabilisée par le vécu des gamins qui me renvoie encore une fois à ce que j’ai pu vivre, en colère contre certains parents, triste.
Vendredi, je suis remontée dans ma voiture et j’ai pleuré sur 40 km en caressant mon ventre.
Car oui, je pleure beaucoup pour pas grand chose.
M’éloigner me permet aussi de ralentir un peu le rythme avec mes activités associatives , de ne me concentrer que sur le travail et sur mon bébé.

En revanche, à l’issue de ma 15e semaine de grossesse , je sens mon petit et c’est extraordinaire. Il faut que je sois au calme et attentive mais c’est entre lui et moi, nos premiers contacts.
J’ai besoin de devenir « mère », moi qui n’en ai jamais vraiment eu, qui ne sais pas ce que l’on doit faire, comment on aime, comment on s’attache.

Etrangement, j’avais toujours milité pour l’avortement et ce premier trimestre m’a renforcée dans mes convictions. A l’intérieur, il ne se passe rien. La seule différence au fond, c’est le désir d’être mère. C’est cet instinct qui te fait poser la main sur ton ventre le soir en t’endormant. Si je n’avais pas voulu de cet enfant, je n’aurais rien senti d’autres que les effets secondaires de la grossesse. Je pourrais très bien faire comme s’il ne se passait rien. Personne n’en saurait rien. Si je voulais, je pourrais encore courir, manger des sushis et prendre de l’ibuprofène. C’est le désir qui donne chair à la grossesse, qui crée le lien, qui projette l’enfant en tant qu’être différencié. Au premier trimestre, il ne se passe rien. On ne sait rien de ce qui grandit au creux de soi. Il y a en cela de la magie et de la crainte de l’inconnu. Au fond si tu ne veux pas réaliser, ou plutôt si ton inconscient ne veut pas que tu le réalises, c’est tout à fait possible.

Dans tous les cas, assise du côté de la fenêtre, le paysage est drôlement beau….

« Je suis venue te dire qu’il faut que l’on se quitte » (lettre à mon anorexie)

 » On a fait un long chemin ensemble. Tu es un peu comme l’amant destructeur avec qui l’on croit pouvoir avoir beaucoup de plaisir avec des conséquences indicibles ; tu es un peu comme le compagnon de l’ombre , l’ami qu’on rappelle quand plus rien ne va ; tu es un peu aussi comme le sex-friend  pas très réconfortant qu’on recontacte après une rupture. Dix années de vie commune, avec des hauts et des bas. Je te dois l’année de mes vingt ans passée dans cet hôpital ; je dois deux sondes naso-gastriques et pas mal de douleurs. Je te dois aussi cette force de vivre puisée tout au fond de ce qu’il me restait d’encore un peu chaud au fond de mes tripes. Je te dois d’avoir réussi professionnellement. Je te dois cette rage de vaincre qui m’a habitée dès que j’ai décidé de survivre. Je te dois de m’être libérée de ma mère, cet être qui me détruisait. Je te dois d’être devenue une femme, d’être devenue quelqu’un, d’être devenue moi. Peut-être que sans ce que tu m’as révélé sur moi ; je n’en serai pas là aujourd’hui. Alors c’est vrai, au départ j’avais un peu honte de notre relation ; t’as été l’ami pervers, l’ennemi et puis l’ami avec qui on fait la paix. Au fond,aujourd’hui je peux te l’avouer,  je n’ai jamais effacé ton numéro de mon répertoire. Des fois, je parcours mes contacts et je suis à deux doigts de t’appeler ; mais voilà, je sais bien qu’on a vécu ce qu’on avait à vivre ensemble ; recommencer, ce serait se faire du mal ; ce serait briser la paix.

Néanmoins, j’avais encore quelques petites choses sur le coeur à te dire. Parce que oui, je suis venue te dire qu’il faut que l’on se quitte. Je ne peux plus monter en catimini sur la balance et pleurer sur les chiffres ; je ne peux plus dépendre d’une pesée volée au détour d’un rv ou d’un lavage de mains dans la salle de bains d’inconnus ; je ne peux plus passer mes journées à compter ou à tourner comme un lion en cage parce que je n’ai pas pu sortir faire du sport. Je ne peux plus avoir envie de toi.

Tu vois, il y a des grammes qui sont plus importants que d’autres. 150 petits grammes présentement. 150 tout petits grammes durement acquis. 150 petits grammes qui prennent beaucoup de place. Qui n’ont rien de superflu. C’est avec ces 150 petits grammes que j’ai envie de vivre désormais. Lutter contre les kilos et lutter pour d’autres kilos, c’est presque une ironie de la vie…

Maintenant, il y a autre chose, une autre histoire d’amour qui prend ta place.. Non, ne sois pas triste ; tu vois c’est juste que j’ai changé ou plutôt j’ai grandi, enterré la petite fille. Je pense que tu ne me reconnaîtrais plus vraiment.

Voilà, j’ai préparé tes vieilles affaires que j’avais gardées précieusement. Je voudrais que tu viennes les chercher et que tu partes doucement, sans claquer la porte. Je te tiendrai la main ; je t’embrasserai à la volée et puis tu t’en iras sans te retourner. Tu sais bien que nous ne devons pas pleurer. »

Quand j’ai été hospitalisée pour la première fois, il y a dix ans, en unité de psychiatrie pour mon anorexie, il y avait une jeune professeure des écoles qui était là. Elle mangeait seule  en chambre avec une infirmière. Elle avait un petit garçon de dix-huit mois qu’elle n’avait eu le droit de voir qu’à partir de 41 kg. C’était au mois de janvier et elle avait passé Noël seule dans cette unité parce qu’elle n’avait pas atteint l’objectif. Pendant la semaine, elle avait obtenu le droit de manger le dessert en salle avec les autres. Je me souviens du cône glacé, de son air dégoûté contenu et j’ai ressenti exactement la même chose, quand, deux années plus tard, j’ai totalement cessé de m’alimenter. Enceinte, elle avait perdu 4 kg. Je me rappelle que son fils avait un gros problème de vue mais je ne sais pas si c’était lié à l’état de sa mère. J’avais détesté cet hôpital, détesté qu’on décide à ma place, détesté le traitement des patients.

Je repense souvent à elle depuis mon tout début de grossesse. A cette paix que j’ai signée avec mon corps. N’était-elle en fait qu’un simple armistice ?

L’alimentation est au coeur de la grossesse : toxoplasmose, listériose, vitamines, apports de ci, apport de cela, contrôle de la prise de poids. On nous inonde de prescriptions extrêmement précises sur la répartition du poids, sur la consommation de ci de cela…. Même dans la valise d’accueil, on y a droit : « Attention à la prise de poids ».

Poids à prendre, à quel moment, en quelle proportion, ni trop, ni trop peu…

STOP. Quand je me prive d’un aliment que j’aime pour cause de listériose ou de toxoplasmose ; je ressens cet étau qui se serre au fond de mes tripes. La frustration de l’anorexie et cette sourde satisfaction vicieuse de surmonter l’envie ; bref, des émotions que je croyais enfouies à tout jamais. Comment être sûre que ce que je mange est bien dépensé ? Rien ne m’angoisse plus que de ne pas décider de ce que je mange ( quand je vais en séjour ailleurs, quand je voyage, quand je dépends d’un repas que je n’ai pas préparé)

Les angoisses ont refait surface dès le premier mois… Dans le miroir, je vois ce que je ne suis pas ; envie de me dissimuler, sentiment d’être envahie, impression de promener un corps qui ne m’appartient pas. Pour une montée sur la balance et 1,5kg en 5 semaines de grossesse…. Mon IMC de départ est de 18,8,  sans effort, en mangeant presque tout ce que je veux. Deux mois plus tard, j’ai tout reperdu et même un peu plus en revenant à un poids légèrement inférieur à celui de départ. Autre angoisse : est-ce que je ne mange pas assez sans m’en rendre compte? Car oui, ne pas prendre de poids me soulage, me donne un sentiment de toute puissance alors que le sentiment de toute puissance devrait être celui de donner la vie. Bon, et puis début de quatrième mois, ça y est, j’ai repris 1,5 kg. Ces chiffres qui dansent , l’absence de contrôle. Les chiffres. Se peser : Est-ce que je suis allée aux toilettes avant ? Est-ce que j’ai bu? Est-ce que c’est le poids de mon collier ? Recalculer en fin de journée les calories ingérées ; déduire les dépenses caloriques ( métabolisme de base + grossesse + efforts physiques) ; aller sur internet pour calculer la dépense calorique induite à telle semaine de grossesse, chercher des indices sur le fonctionnement de la thyroïde, le poids de l’utérus, du foetus, du volume sanguin.

Et puis les gens …. « j’ai pris tout d’un coup, tu verras ». Sans compter celles qui se plaisent à te raconter leur prise de poids, la déformation de leur corps. Les charmantes : « Si tu grossis pas, ça ne compte pas! » « Tu le mets où ? » Les flippantes : « Si tu ne grossis pas, il va être tout petit, tout malade, tout… »

J’ai peur…. J’ai tellement peur de réfléchir à ce que je mange, peur de perdre le contrôle sur mon corps, peur de manger un truc qu’il ne faut pas, de manger trop, de ne pas manger assez, peur de devoir être alitée…

La grossesse replonge une anorexique dans toutes ses angoisses les plus profondes : – relation à la maternité – relation au corps, – contrôle et maîtrise du physique – maîtrise de l’hyperactivité – réflexion sur la composition des repas – frustration alimentaire Je regarde mes assiettes avec anxiété. Je n’ai pas l’impression de manger pour mon foetus, par plaisir : toute assiette est suspecte. Assez équilibrée ? Fraîche? Il se passe quelque chose dans mon corps sur laquelle je n’ai aucune prise; c’est lui qui décide si je suis fatiguée, si j’ai mal, si le foetus reste ou s’en va. Est-ce que l’amour peut vaincre les démons? Est-ce que je suis aussi un embryon de mère assez aimant pour être aussi tourmentée ? Pourtant, j’aime ce petit arrondi qui se dessine sous mon nombril, les seins plus lourds. le plus dur, c’est vraiment la perte du contrôle, des chiffres, de l’appétit, du corps. J’ai tout de suite évoqué mon parcours avec la sage-femme. Elle ne m’a pas fait la morale, ne m’a pas mise en garde. Elle m’a juste laissé m’exprimer. Elle m’a dit que j’étais capable d’expliquer, de mettre des mots et que je serai capable de demander de l’aide si j’en avais besoin. J’ai encore un peu honte de mon hyperactivité ; mais je sens que dans mon esprit l’amour que je ressens pour mon futur enfant est plus fort que les restes de la maladie. Pourtant, hier, en allant marcher 8km, une douleur sous l’utérus ne m’a pas arrêtée et j’ai beaucoup culpabilisé à cette idée. J’essaie de multiplier les petites marches rapides pour compenser les grandes marches auxquelles je m’astreins deux fois par semaine. De l’extérieur, personne ne remarque rien. Je suis juste la petite nana enceinte, sportive et menue, qui mange correctement et qui continue à s’entretenir. Mais moi, je sais que ça n’est pas ça. Lundi, je me pèse. Entretien du 4e mois. Et j’ai presque autant peur de ça que de ne pas trouver le coeur de mon enfant. La faim, la nourriture, la frustration, le poids, l’envie. Je suis venue te dire qu’il faut que l’on se quitte. Je suis venue te dire qu’il faut que l’on se quitte. Je suis venue te dire…