Tel le poignard dans la plaie

Hier, j’ai été embarquée dans deux vernissages d’art contemporain, un prévu et un à l’improviste, un privilège de nullipare.
J’aime beaucoup  l’art contemporain qui répond tout à fait à l’affreuse nécessité que je ressens de créer des nœuds marins à l’intérieur de mon cerveau. Quand l’objet transcende le sujet, ça me parle.
Grave.
J’ai pris un air très sérieux pour mettre en relation le développement de l’esprit critique de nos chères têtes blondes avec l’art.
Non point que je n’en sois pas convaincue. Je suis intimement convaincue de la puissance de l’art. Je ne suis pas ironique; je me sens juste illégitime parce que je suis une jeune enseignante, une bleuette en quelque sorte.

Mon jus à la main, légèrement en retrait de la scène fantasmagorique et artistique, j’ai disséqué le ballet mondain. Le semblant d’intérêt. La critique assassine glissée dans un gant de velours. L’orchestration savante des discours. Le convenant, l’inconvenant. Le dit et le non-dit. Guetté la chute après le porté.
J’adore les mondanités.
J’aime être la spectatrice de l’ombre, l’ingénue que l’on croit.
Mais s’ils savaient….

De toute façon, je n’avais pas envie de rentrer. Je n’ai plus envie de rentrer chez moi. Rentrer cela signifie jouir de la condescendance appuyée de D., prendre ma progestérone, me rappeler que j’attends.
Pour 3 ridicules petits pourcent.
Je veux oublier.
Je suis dans la phase de colère.
Je veux mettre du rouge à mes lèvres, des escarpins et danser avec un verre d’alcool à la main dans un bar à la mode.
Je veux traîner dans la ville muette trahie par le bruit de mes aiguilles, emportée par le souffle froid des frimas sous un amas d’étoiles livide.

Mais je suis là, en tenue quelconque, un verre de jus à la main, souriant de manière convenue.

Le verre de jus de pomme et mon déclin du crémant rosé invitent à la discussion.
On m’interroge. J’explique. Je n’ai pas de tabou.
Chez mon interlocuteur, il n’y a pas de retenue ou bien inconscience de la résonnance des paroles.

« Mais pourquoi cet acharnement de l’enfant biologique ? »

« Est-ce que le problème n’est pas votre différence d’âge ? »

 » Comment tu peux dire que tu le quitterais si tu ne pouvais pas parvenir à avoir un enfant avec lui ? Donc tu n’es pas amoureuse? »

Je souris.

J’ai envie d’être enceinte. Dois-je réellement me justifier sur mon désir alors même qu’il s’agit des souffrances endurées par mon corps et par mon âme ?
Si quelqu’un a un rêve, doit-il se justifier de se donner tous les moyens possibles pour y parvenir ?
J’ai écrit par ailleurs que j’aimerais adopter mais je ne veux pas que cela soit un choix par défaut.
Qu’est-ce qu’ils savent, eux, de la béance sous mon nombril, du vide, du néant abyssal qui grignote mon utérus, la gangrène de l’attente?
Qu’est-ce qu’ils savent, eux, du regard tranchant de reproches, des mains qui se défont, des corps qui vont qui viennent, qui viennent de moins en moins?
Qu’est-ce qu’ils savent, eux, des nuits d’insomnie où j’imagine son petit corps gluant sur mon ventre , les traits de son père et sa bouche puissante sur mon sein?

Mais le véritable coup de couteau, c’est la remise en question de ma relation.
Depuis samedi et l’échec du recueil, j’ai nourri de très vilains sentiments.
Je lui en veux cruellement. A D.
Je crois pourtant qu’exprimer les choses est une affaire d’honnêteté. Au fond, je ne sais pas ce que je ferai. Faire le deuil d’une grossesse n’est pas envisageable pour l’instant , le renoncement me serait trop douloureux ; je pense que cela impliquerait à moyen ou long terme une séparation bien moche.
Est-il humain de demander à une femme de choisir entre son désir de porter un enfant ou sa relation amoureuse ? Peste ou choléra? Tragédie à la Corneille.
Je n’ai pas envie de gâcher notre histoire qu’elle continue ou qu’elle s’interrompe.
La différence d’âge.
Le jugement d’autrui.
La santé de D.
Maintenant l’infertilité.
Mes épaules qui ploient inexorablement.

Je rêve de volutes bleues couleur de Curaçao , mon regard trouble cerné de noir qui perce la fumée épaisse . Quelque chose meurt au fond de moi.

De larmes et de paillettes

Avant-hier, je suis allée faire la fête. Au fond, tout au fond, je sentais bien que ce n’était pas comme la première fois.
La première fois, tu y vas la fleur au fusil, tiraillée par l’anxiété, mais confiante. C’est indescriptible ; mais tu te dis que c’est ta chance, que tu seras du bon côté. La PMA aura été comme une parenthèse désenchantée.

J’ai peu dormi.
D. est malade.
Je traîne cette nébulosité dans mon ventre, cette tension continue.
Deux follicules, cela sonne pourtant comme un début de victoire.

Samedi matin, dans notre laboratoire, nous sommes seuls. Un immense boulevard s’ouvre à nous. On se sent comme un couple de stars que se seraient fait privatiser un grand magasin.

J’ai envie d’uriner. Comme la première fois. Tous les quarts d’heure.
On vient chercher D. Je vais chercher le sommeil dans ma voiture. Je ne trouve pas le sommeil.
Une heure passe.
Je sens l’angoisse qui monte, comme une vague irrésolue, entre mes jambes, comme une pointe dans le coeur.
Je sais que quelque chose ne va pas.
D.finit par revenir. Blanc comme la mort.

Echec de recueil.
Malgré deux injections d’Edex, il n’est pas parvenu à rien. Il est désespéré. Il était seul ; il entendait les conversations à l’extérieur , il toussait beaucoup.

7 paillettes pour FIV ICSI, notre dernière chance. On va les utiliser aujourd’hui. On revient dans une heure.
Je reste de marbre.
Je suis d’abord douce.
Au fond, je suis dévastée. On dirait qu’une bombe à retardement vient d’éclater quelque part dans mon corps.
Dans mes paroles, je deviens un peu incisive, blessante l’air de rien.
Je sens une tristesse qui ne s’écoule pas.
Je lui en veux.
Il s’en veut.
Je voudrais être odieuse.
Après tout, c’est de sa faute.
Je voudrais lui dire qu’il suffirait juste d’un homme, là, maintenant, « qui puisse ».

Nous allons boire un café. Nous n’avons pas le temps d’aller dans notre café préféré, il n’y a même pas de chantilly dans mon cappuccino. Je décide que cette journée sera interminable.
J’évoque le passage à une FIV. Je lui dis qu’on nous ment , qu’on m’injecte un peu de semence décongelée pour ne pas perdre un mois de traitement.
Je voudrais qu’il pleure. Je voudrais qu’il me plaigne, moi.
Je voudrais qu’il le dise : « Tu souffres et c’est de ma faute »
J’évoque combien je supporte mal de cette succession de craintes en IAC. L’AMP est une succession d’aléas.

Il faut retourner au service jouer la grande comédie de l’espérance et du positivisme. A la maternité, il y a plein de ventres ronds. Quoi, il serait possible d’être enceinte en faisant juste l’amour ?
Nous patientons.

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Je déteste attendre. Encore une des ironies bien choisies de la vie. Il m’est justement tombé dessus LA pathologie de l’attente.
Je retourne aux toilettes. En sortant, nous échangeons un clin d’oeil amusé avec la jeune femme en salle de transfert qui me suit avec son drap d’hôpital qu’elle tient maladroitement autour de ses reins. Visiblement, le replacement est compliqué à gérer au niveau du remplissage de la vessie.
Je commence à me sentir très mal. Je tremble. Je pleure. C’est à peine si je comprends bien pourquoi je suis ici, comme une imposture sur la scène d’un théâtre à la représentation d’une comédie inconnue.

On vient nous chercher et je continue à pleurer.
Je cherche à expliquer que c’est exceptionnel et j’ai l’air encore plus ridicule. Je dis que ça va.
900000 spermatozoïdes, avec une bonne mobilité. Toutes les paillettes y sont passées.
Je dis que je sais.
Je sais que ce n’est pas assez pour espérer quoi que ce soit.
On me dit que si, que sinon on ne le ferait pas. On me joue les Nocturnes de l’Espoir dans toutes les variations pour sperme mineur.

Je me sens nulle. J’en suis à ma seconde IAC ; mon conjoint a des spermatozoïdes et je suis en train de pleurer comme une idiote ; je culpabilise vis-à-vis des autres couples. Je me sens minable.
La gynécologue s’adresse à mon conjoint et lui balance : « diabète ? ». « Oui ». « Oui, c’est comme ça et on ne peut rien y faire ».
La vacuité de cette phrase résonne dans cette petite pièce borgne.
Je me demande pourquoi on a mis l’ouverture pour la laborantine juste en face de mon intimité.

On perfuse 900000 soldats des glaces.
On nous donne les papiers.
La porte de la laborantine se referme.
Clap de fin.

Elle a été très gentille cette laborantine. Je crois que si elle avait pu , je veux dire si je n’avais pas eu les pieds dans l’étrier, si un mur ne s’était pas opposé entre nous, elle m’aurait pris dans ses bras.
C’est ce que j’aurais voulu, comme un petit oiseau à l’aile cassée, j’aurais voulu qu’on me prenne délicatement et qu’on me répare.
Dans mon esprit, je suis vide. C’est comme s’il ne s’était rien passé.
Bien sûr, j’ai commencé la progestérone.
Bien sûr, les chats se sont couchés sur mon ventre.
J’ai un peu saigné.

L’espoir, ça brûle l’âme et le corps.
Comment  sait-on doser savamment l’espoir ?
Comment parvient-on à espérer assez pour y croire mais pas trop pour ne pas souffrir? Où est la frontière ténue entre l’arme de survie et l’arme de destruction massive?
Qui détient cette quantique équation ?
Qui refuse de nous communiquer la solution ?

Aujourd’hui, je n’ai pas beaucoup plus dormi mais je vais passer la journée à travailler pour une association. Courir pour ne pas m’arrêter.

GonalF le blanc et la communauté de la PMA

Dans les Terres du Milieu de l’Est de la France, c’est aux aurores que je suis partie pour ma quête.  Quand tu habites dans un bled où il y a plus de vaches que d’habitants, n’importe quel rendez-vous, ben c’est un peu ça :

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J’ai expliqué au Troll en Scénic gris que piquer la place de parking d’une Hobbit gavée aux hormones en retard à son échographie avec une grosse envie de pipi   était une très, mais alors très mauvaise idée.

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Rapport au stress, aux petits effets secondaires de la follitropine et à l’irritabilité provoquée par le pincement insidieux mais continu de l’ovaire gauche.
Rapport aussi à la Gobeline du secrétariat du labo juste avant qui ne trouve jamais le code de prise en charge et la bonne ligne à cocher dans son QCM de logiciel informatique de gestion des prises de sang (alors que pour une fois, j’étais à l’heure)

Après quelques frayeurs, parce que je n’ai pas payé l’horodateur :  je ne savais pas où il était, et du coup, j’ai grave eu les jetons que les nazguls m’attaquent sournoisement ;  l’Elfe tout de blanc vêtu m’a chatouillé les amygdales avec sa baguette magique en me demandant si c’était douloureux. Je lui ai répondu que non, que j’étais hyper détendue et que ça devait être dû aux pouvoirs de guérison bien connus des elfes. Il m’a alors livré une étrange prophétie :

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Endomètre 7 mm,
20ne de follicules à gauche dont un de 19 mm
15 ne de follicules à droite dont un de 16 mm
Mon Prééééééééééccccccciiiiiiiiiiiieeeeeeeuuuuuuuuuuxxxxxxx

En langage elfomédicalique avec le halo lumineux irradiant de douceur, toussa toussa.

Chevauchant dans les plaines du Rohan ( bref, je retournais bosser un peu quoi) , je me remémorais la Comté et le Beaujolais que j’allais rater ce soir, tandis que brûlait, incandescent, l’oeil maléfique de DNLP au loin  (enfin, y avait surtout du brouillard quoi).

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Flippante cette DNLP

Tout au fond de mon utérus régulier et homogène en grain de café de taille et d’échostructure normales, je percevais l’appel lancinant du Précieux (en somme, j’avais le follicule qui chatouillait quoi).
Fort heureusement, je ressentais les effets de la magie de GonalF le blanc qui me protégeait.

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A l’heure convenue, j’ai donc pris contact avec la maternité de  Fondcombe. L’assistante d ‘Elrond m’a informée qu’il était temps de dégainer la dernière fléchette du mois

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Ovitrelle mon amour

La bataille décisive des deux follicules va donc avoir lieu samedi et on espére bien porter un coup décisif à DNLP. Je lui ai rappelé que dans mon armée je n’avais que de pauvres  nains qui n’arrivent pas à trouver la sortie de la montagne à opposer à la fureur et aux orques de DNLP qui convoitait mon précieux.

Mais comme il paraît qu’on est du côté du bien et que la communauté de la PMA est déterminée…. On annonce même que toute une armée d’ovules ailés va arriver en renfort au moment critique….

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Euh non, déconne pas GonalF, faut qu’ils passent les nains !

La guerre de Trois aura bien lieu

 Kill DNLP Vol.2

Je rappelle aux grands cinéphiles que vous êtes que Tarantino n’a JAMAIS fait le volume 3 et qu’il ne le fera jamais (mais faut se méfier, y en a qui ont fait le coup avec Star Wars. Dans un monde hostile, il faut se méfier de tout)  et avec D. on compte bien s’arrêter au 2 aussi.
J’ai trouvé ça prophétique.
Je me suis dit que ça doublerait avantageusement le pèlerinage local, le grigri tout pourri et la chanson phare de la tentative (celle qu’on chante en pleurant à 110 sur la route de la maternité,  mais si….je suis sûre que vous avez votre chanson phare)

BO officiel de KILL DNLP vol.2  ( que je dédie au passage à ceux et celles qui me liront et plus particulièrement à ceux et celles qui passent des moments compliqués)

Bon, on arrête la poilade et on parle sérieusement.
Du doute.
In dubiis abstine qu’ils disaient les Anciens.

Quand arrive l’échec, je voudrais enchaîner. Quand arrive le cycle d’essai, je voudrais tout arrêter.
Ca me prend juste avant les règles et ça dure quelques jours. Je suis submergée par l’envie de tout quitter.

Je culpabilise parce qu’à chaque fois, je me dis que je ne dois pas laisser l’AMP grignoter ma vie.
Mais voilà,  je ne suis pas en remplacement actuellement, ma chef me laisse complètement tranquille, compatissante. Je devrais en profiter pour travailler mon agrégation, mener mes projets et je me sens désespérément vidée.
Je mène une vie qui n’est pas la mienne, à attendre que le téléphone sonne au bahut pour qu’on ait besoin de moi.
Dans la vie qui serait la mienne, je passerais mon agrégation de  manière déterminée ; je ferais du sport pour être recrutée comme pompier volontaire ; je réfléchirais à mon sujet de thèse. J’envisagerais un poste à l’étranger.

Je ne cours que deux fois dans la semaine et je me limite à bloguer et à m’occuper de la tribu féline (qui m’a occasionné encore bien des frayeurs comme je vous le confesserai un peu plus tard).

Il faut que j’essaie d’introduire des exercices de renforcement musculaire, que je retourne à la piscine, que je me motive pour me lever à 6h le matin afin de travailler les questions de concours.

Pourtant, on est dimanche, J6 dans le jargon, et je vais faire ma piqûre ce soir.     Et puis jeudi, je ferai ma prise de sang, mon échographie, et lundi , si les conditions requises sont réunies,  aura lieu l’insémination.
Enfin…. si mon corps réagit correctement, si je n’entre pas en ovulation spontanée ce week-end, si D. réussit son recueil, s’il le recueil est suffisamment bon.

Ma vie m’échappe. Je vais avoir trente ans et ma vie m’échappe.