La face d’ombre.

Je vis une grossesse féerique.
Celle que même dans mes désirs les plus fous, je n’osais pas rêver.
Je suis infiniment reconnaissante à la Vie de m’avoir offert cette parenthèse enchantée. J’ai parfois peur que tout se brise ; juste parce que cela me paraît tellement irréel.

Pourtant, dans cet éclair de bonheur, quelques nuages viennent apporter la chair de poule à ma peau qui se réchauffait au soleil.

Mon conjoint d’abord, qui ne se remet absolument pas de son burn-out.
Nous en sommes au troisième traitement différent. Je dois lui dire d’aller se laver, le réveiller, le motiver, lui dire de changer ses vêtements, le rassurer. J’ai peur d’accoucher au milieu d’un énième effet secondaire.
J’ai un peu honte quand il est complètement dans les vapes lors des rendez-vous.
Et je me sens démunie, parfois un peu cruelle parce que je voudrais qu’il m’aide à faire ceci ou cela et que c’est impossible.

Et puis ma mère dont j’ai déjà parlé sur ce blog, qui sentant l’imminence de l’accouchement, cherche à m’atteindre par tous les moyens.
Nous avons l’habitude avec mon conjoint de nous installer à un café dans la journée : on boit notre noisette/ cappuccino le matin et parfois si nous revenons de courses ou de promenade l’après-midi, un Vittel quelque chose. Alors elle s’est installée là.
Hier sur un réseau social bien connu, je tombe sur une publication qui ressemble à une longue litanie sur ma grande ingratitude.
Avec ma soeur, nous avons commencé à vivre quand nous nous sommes séparées d’elle ; elle nous a détruites ; on a mis des années à guérir ; ma soeur est encore en thérapie. J’assume parfaitement ma position : une rupture totale.
Mais les remarques désobligeantes postées publiquement sur ce réseau social m’ont mise en colère : je n’accepte pas qu’elle puisse dire qu’elle aime déjà mon enfant, qu’elle n’a pas les moyens mais qu’elle enverra un cadeau alors que moi-même je ne lui achèterai jamais un morceau de pain et surtout que de parfaits inconnus lui suggèrent de lancer une procédure pour obtenir un droit de visite…
Cette possibilité soulève en moi d’insondables angoisses et j’ai même dit que je ne voulais plus accoucher si je n’étais plus en mesure de protéger mon bébé une fois qu’il était né. Cette peur me colle viscéralement aux tripes. Je ressens une rage indescriptible qui parcourt mon ventre et ma poitrine.

Je demande juste le droit à l’oubli, le droit à l’ignorance.
J’ai travaillé quatre mois loin de chez moi pour offrir le meilleur à mon enfant et ne rien devoir à personne. Je ne voulais pas qu’elle soit présente dans ma maternité et elle réussit à s’immiscer.
Je refuse qu’on grignote mon cocon patiemment tissé. Je voudrais simplement m’occuper d’accueillir mon petit que j’ai tellement voulu, m’occuper de l’aimer, de tisser avec lui des liens indéfectibles…
Bien sûr, la majorité des gens nous connaît avec mon conjoint et connaît ma mère, sait faire la part des choses. Bien sûr, je pense pouvoir réunir suffisamment de preuves, ne serait-ce que dans mon dossier médical, pour empêcher tout droit de visite , mais je sens la petite souris qui attaque le cocon.
Je crains d’être fragilisée après la naissance et de ne pas avoir les épaules assez solides pour porter tout cela.

 » Sois sage ô ma douleur » et autres réflexions personnelles sur la péridurale avant l’accouchement

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Charles Baudelaire, Recueillement

Je voulais vous parler de la péridurale et de la douleur pendant l’accouchement.
Je me suis dit, à juste titre peut-être, qu’il serait judicieux de confronter ma perception de la douleur avant et après.

Souvent, lorsque je parle de mon projet d’accoucher sans péridurale, je me heurte à deux positions :
– une position anti-péridurale avec des arguments scientifiques ( auxquels je suis sensible, mais que je ne souhaite pas exposer ici car je ne suis pas une professionnelle, je ne suis pas une militante et parce qu’ils sont tout à fait consultables ailleurs)
– une position pro-péridurale mettant principalement en avant le confort.

Et une question revient souvent, POURQUOI ?
Je suis souvent désarçonnée par cette question et je me suis aperçue que j’avais beaucoup de mal à expliquer les raisons de mon choix, autrement que par les arguments scientifiques déjà évoqués, mais que je me refuse à exposer car cela signifierait que je « juge » quelque part les accouchements sous péridurale.

En réalité, il y a d’autres raisons, plus enfouies.
Mon choix d’accoucher sans péridurale est intimement lié à la question de la douleur. Je me suis préparée à souffrir extraordinairement, aux limites de ce que je peux supporter, voire même au-delà de ces limites.
Evidemment, j’ai peur de cette douleur inconnue.
J’ai réfléchi sur le sens que je donnais à ce besoin de ressentir la douleur.
Je craignais aussi d’être attachée à ce projet parce que ma mère avait accouché « sans » et qu’ accoucher « avec » ; c’était faire moins bien. Ce n’était pas le sens que je voulais donner à mon accouchement ; cela me travaillait. C’était encore la laisser instiller son poison.
Tout cela, je l’ai confié à ma sage-femme. Il fallait que cette aventure soit honnête de chaque côté.

Jusqu’ici, je n’ai pas acquis la pleine conscience que j’allais être mère. Dans ma tête, règne encore un brouillon d’émotions et de craintes : la PMA, le travail intensif, les préparatifs, le burn-out de mon conjoint, les résurgences de mon enfance m’ont empêchée de réaliser la présence de cet enfant en mon sein.
Accoucher « sans filet », c’est pour moi accepter de sauter du plongeoir , c’est prendre enfin le temps de me concentrer sur la maternité qui s’impose à moi, accepter de faire corps avec ce petit être que je vais mettre au monde.

Ces dernières semaines, j’ai aussi éprouvé beaucoup de colère envers ma mère ; j’ai ressassé mon enfance ; j’ai eu envie d’enfoncer mes poings dans les murs, de hurler contre toutes ces peurs qui m’assaillaient et je m’en voulais. Je m’en voulais de m’être libérée de la relation toxique qui m’unissait à ma mère tout en laissant les souvenirs me blesser. Je voulais aller lui hurler de me laisser enfin, elle qui continue à chercher à m’atteindre à quelques jours d’accoucher.
Je veux juste la paix.
Cette paix, j’en suis  la seule responsable. Je ne pourrai jamais changer ma mère mais je peux faire en sorte de ne pas être touchée. On ne peut pas transformer autrui ; on ne peut qu’agir sur soi.
Je ne veux pas accoucher avec cette colère.

Mais cette colère, je peux la transformer. Je peux décider de m’abandonner à mon instinct et je peux vider mon esprit de toute autre préoccupation que ma survie et celle de mon petit.
Je peux abandonner le désir de contrôle.
Je peux décider en quelques heures, dans une épreuve initiatique, de dire adieu à la petite fille blessée, de la transfigurer et je peux mettre au monde un enfant et une mère.
Je peux trouver d’autres ressources et m’aimer comme une mère.
Je sais bien qu’un accouchement ne saurait guérir trente ans de vie ; mais j’espère sincèrement qu’il laissera derrière lui une mue salutaire.

Pour tout cela, j’ai besoin de la douleur.
J’ai connu dans ma vie des milliers de douleurs ; je souhaiterais connaître, au moins une fois dans ma vie, une douleur qui me mène au meilleur.
La douleur peut être une amie. Elle peut réconcilier. Je vais lui donner la main.
Je sais que je vais douter.
Je sais qu’il y aura des moments où je ne vais pas vouloir laisser naître cette mère et cet enfant, de crainte de ne pas être à la hauteur.
Cependant, je me sens presque en paix, seulement agitée de l’excitation de cette aventure.
Je crois que je suis prête.

Je pense que dans chaque projet de naissance se cache une histoire personnelle et qu’on ne peut donc pas les éclairer à la lumière de la rationalité.
Encore une fois, il ne fait que démontrer, s’il le fallait encore, que la parentalité est un chemin tortueux et unique pour chacun.

Tel le sportif avant la compét’

Je me suis glissée dans la peau du personnage, même si le moment venu, je troquerai mon short et mes baskets contre un vieux tee-shirt.
Voire une chemise de nuit à pression marquée CHU.

Je suis donc enceinte de 36 SA aujourd’hui et je souffre du syndrome du « déjà la fin ». Ayant passé quatre mois loin de chez moi, j ai éprouvé quelques difficultés à préparer les choses, à réaliser la venue imminente du petit habitant.
J ai ressenti le plus grand choc émotif quand j ai préparé le berceau.
Cela faisait partie des gestes que je m étais un million de fois imaginée faire et voilà, on y était. Je le faisais.
Je posais la turbulette.
Je posais la peluche.
Je montais le mobile.
Je me suis assise sur le rebord du lit, j ai pleuré.

La sage-femme pense que j accoucherai d ici deux semaines. Mon corps a commencé à exprimer quelques demandes inhabituelles de repos. Ma mobilité a diminué légèrement ; mais pour donner un exemple, je peux encore courir si j’en ai envie sur plusieurs centaines de mètres. C’est dire si je vis une grossesse de rêve ; il faut le reconnaître et j’en ai parfaitement conscience. J ai toujours peur d accoucher avant le cap fatidique des 37 SA, ce qui comprometterait mon projet de naissance. J espère cependant me rapprocher le plus possible de la date du terme fixée au 22 août.
Je m’allonge donc au moins deux heures par jour.

Sur un plan physique, je continue à me mobiliser le plus possible tout en m octroyant des plages de repos. La sage-femme et D. ont convenu que j avais fait des efforts non négligeables sur ce point.
Mercredi , je fais une séance d ostéopathie pour positionner le bassin et le sacrum ( ma chute de mai a laissé des traces).
J attaque également début de la semaine prochaine les massages du périnée et la tisane de feuilles de framboisier.
Plus d’informations ici : http://www.quintesens-bio.com/blog/en-fin-de-grossesse-buvez-de-la-tisane-de-feuilles-de-framboisier
Je fais des séances de 30 minutes en piscine le plus souvent possible pour éviter de trop solliciter mon col par la marche et répondre à mon besoin d activité physique.
Je me sens globalement en forme. Je n ai pas d anémie.
Pourtant cela fait un siècle que je n ai pas vu un morceau de viande.

Psychologiquement, je travaille mes lieux refuges, ma respiration sur les contractions de Braxton, sur des exercices de sophrologie.
J’ai visualisé chaque étape. J’imagine le bébé qui descend, qui passe.
Je réfléchis à ce qui me fait peur. En fait, je ne crains pas la douleur ; je suis plus impressionnée par le passage du bébé.
Je suis partagée entre la peur d un accident en fin de grossesse: mort intra-uterine, ma phobie absolue et les craintes qui entourent ma rencontre avec ce petit, la peur de ne plus pouvoir le protéger.
J aurais aimé avoir une consultation avec un psychologue pour parler de ma relation à ma mère, de mon anorexie, de mes tracasseries au sujet du lien, mais je n’aurai pas le temps de le faire. Je vais réserver un temps avec ma sage-femme pour en parler. Plus l’accouchement approche, plus je ressens de colère envers cette femme. Je voudrais transformer cette colère en force pour aller plus loin, accomplir davantage, aimer mieux mon enfant.
La sage-femme me confiait que les accouchements peuvent faire revenir des choses assez violentes et j’avoue que cela me terrifie….

C’est assez compliqué à expliquer comme émotions.
La hâte et la crainte. La confiance et le doute absolu.
Tout est prêt et parfois une peur soudaine que rien ne l’est me prend à la gorge.

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Mettre en place un projet de naissance

Avertissement liminaire.

Je n’écris pas cet article pour expliquer qu’il y a des manières d’accoucher qui seraient mieux que d’autres.
Il ne reflète que mes envies personnelles.  Une envie n’est jamais plus légitime qu’une autre.
Tous les chemins qui mènent à la maternité ne sont que les fruits de nos parcours, de nos envies, de nos possibilités médicales ; personne n’a à émettre d’avis sur ces itinéraires.
Et puis parfois, la seule chose qui compte, c’est qu’à l’arrivée, tout le monde se porte bien, on ne choisit pas toujours.

Bien avant d’être en PMA, bien avant de vouloir un enfant, depuis les temps antédiluviens de mon histoire, j’ai toujours voulu accoucher hors d’un dispositif médical.
J’ai une vision un peu spéciale de l’accouchement. Je fais de la course à pied et je conçois cela comme une épreuve sportive. Une course de fond un peu initiatique.
J’ai eu peur de beaucoup de choses avant et pendant ma grossesse ; mais je n’ai jamais eu peur d’accoucher. Y penser me rend d’ailleurs très sereine.
J’ai moins peur d’accoucher que de faire une hystérosalpingographie. Injecter de l’iode dans mon utérus avec une grosse machine étrange pincée sur mon col m’a bien plus impressionnée que l’idée de faire passer un être de trois kilogrammes par ce même orifice.
Ayant également conçu cet enfant avec 4 personnes dans la même pièce, je me disais qu’un peu d’intimité serait fort sympathique aussi.

J’aime maîtriser.
J’aime savoir.
Le savoir est la maîtrise.
Et je veux savoir, sentir, maîtriser, éprouver.

Pourtant, une rage de dent est susceptible de me donner envie de me jeter par la fenêtre. N’allez pas croire que j’aime avoir mal ou que je sois une sorte de masoschiste.
Mais une rage de dent, c’est une souffrance, vaine qui plus est.
Accoucher, cela dure quelques heures, cela s’arrête et en plus, il y a un but.

J’ai aussi envie de me lever vite, de ne pas laisser à autrui le pouvoir de toucher mon corps sans que je sache ce qui s’y passe.
J’avoue que j’ai rencontré, à titre personnel, beaucoup d’opposition. Je n’ai pas fait preuve de prosélytisme dans mon discours quand on s’est intéressé à ce que je désirais pour mon accouchement.
Je ne fais pas partie de ces femmes qui regardent de travers les mères qui demandent une césarienne parce qu’elles sont angoissées par l’accouchement ; je comprends complètement que la douleur soit insoutenable ; je comprends qu’on ait envie d’accoucher dans un environnement médicalisé ou bien à la maison.
Pourtant, beaucoup de femmes m’ont demandé pourquoi j’avais envie de souffrir comme une damnée et l’immense majorité m’a dit que je n’arriverai pas au bout de mon projet. Très peu de femmes m’ont confié, et encore, dans une alcôve, qu’elles avaient réussi à gérer la douleur par choix ou par obligation.
Si je n’étais pas confiante, à la seule écoute des récits de boucherie (que je ne demandais d’ailleurs pas du tout), je me sauverais en courant.

Il a fallu que je trie les maternités pour une unité de niveau 1 qui travaille en collaboration avec la maternité de niveau 3 de la région. La petite unité apporte son expérience à la grosse structure dans les approches physiologiques et non médicalisées des accouchements. En plus, les pères peuvent rester avec les mères toute la durée du séjour pour 7 euros de la journée.
J’ai lu que beaucoup de professionnels recommandent désormais que les accouchements  sans facteur de risque soient pris en charge dans des maternités de niveau 1 ou 2 afin de désengorger les maternités de niveau 3.

J habite dans une zone rurale mais dans un triangle de trois maternités, j ai donc beaucoup de chance.

J ai commencé mon suivi dans le centre périnatal de proximité de ma petite ville et j ai appris, presque fortuitement, qu il existait une sage femme qui avait obtenu un plateau technique dans la maternité de niveau 1 que j avais élue et exerçant à 10km de chez moi en maison médicale.

Ayant travaillé la question depuis longtemps, je savais ce que je voulais :
– Pas de péridurale
– Pas d episiotomie systématique ( déchirure superficielle préférable)
– Liberté de manger, boire, bouger
– Position libre d accouchement (y compris suspendue à un trapèze la tête en bas… Non, je blague)
– Peau à peau immédiat
– Laisser le cordon battre ( si impossibilité de donner le sang du cordon)
– Pas d ocytocine.

Il se trouve que c’est une sage-femme formidable. Dès le premier rendez-vous, j’ai su que ce serait elle qui mettrait mon enfant au monde. Elle s’adapte à tous les profils de parturientes ; elle est ouverte, simple, généreuse.
Je sais que si elle décide d’un acte médical, il sera totalement justifié. J’ai confiance.
Du coup, j’envisage d’autant plus sereinement l’accouchement.
J’avais besoin d’accoucher avec quelqu’un qui me connaisse, à qui je puisse expliquer comment je vis la douleur en général.
Ne rencontrant aucune complication, j’ai obtenu l’accord pour le plateau technique.

Si mon accouchement se déroule comme je le souhaite, je resterai donc à mon domicile, avec mes chats,  ma sage-femme,ma playlist et mon conjoint jusqu’à ce qu’il reste environ deux heures de travail. A tout moment, j’ai la possibilité de me rendre à la maternité pour demander une péridurale. J’y suis en 15 minutes.
A mon arrivée, on me pose un cathéter sur la main (la seule exigence de la sage-femme).
Si notre enfant naît dans de bonnes conditions, il est laissé sur mon ventre tout le temps nécessaire à sa première tétée.

En plus, c’est dans cette maternité qu’a eu lieu mon premier rendez-vous PMA, avec cette salle d’attente juste en face de la salle d’accouchement. Je me souviens que j’avais pleuré ce jour-là.
Dans quelques semaines, je pleurerai, autrement, de l’autre côté de la porte automatique ; celle devant laquelle j’étais restée plantée comme Scrat devant la porte du Paradis des noisettes un bel après-midi de novembre.

Voilà, il peut y avoir des projets de naissance simples à mettre en place, même dans des zones rurales, sans avoir à lutter, sans militantisme exacerbé.

Lettre ouverte à mon futur papa

Mon cher futur papa à moi,

La société a dit : tu ne tomberas pas amoureux fou de la petite fille qui buvait des diabolos roses quand elle aura grandi. C’était il y a bientôt douze ans.
On s’est désirés.
On est tombés.
Tomber amoureux n’est pas toujours cette chute soyeuse et duveteuse qu’on imagine, cette promenade langoureuse sur la Côte Ouest en cabriolet sous les palmiers de L.A.
L’amour qui va contre le courant de la pensée blesse, te fait prendre des virages, t’eprouve.
Tu ne peux pas te satisfaire de la tiédeur quand la fièvre des autres assèche l âme et les lèvres.

C’est sans gêne aucune que je promène mon gros ventre pendu à ton bras.
Même si tu n’as plus que les fils d’argent des étoiles dans tes cheveux, même si tu boîtes, même si cet enfant n’a pu être conçu dans l’intimité d’une alcôve.
Cet enfant est le fruit d’un amour qui a vaincu les regards, vaincu la maladie, le chômage, les démons. C’est tout cela que dit ma main dans ta main et ma bosse sous la poitrine.
C’est tout ce que la société, dans ces ruminations incessantes, ne peut saisir de l’immatérialité des sentiments.

Parfois, je me demande ce que tu ressens tout au fond de toi, face au poids des curieux ; quand avec la précision du rapace, se croisent tes yeux et ceux du juge anonyme de la foule.
Je te vois, toi, qui dis si peu sur tes tourments et qui préfères laisser l acide poison te consumer.
Et soudain, cette joie pudique quand on vient chaleureusement te féliciter.

On sait bien tous les deux que tu ne courras pas derrière les vélos, que tu ne joueras pas au foot.
Tu changeras les couches et tu porteras et c’est déjà beaucoup que d’autres pères plus jeunes ne font pas.
Nul ne sait si tu seras encore là dans dix ou vingt ans, si je serai encore à tes côtés, mais au fond qui sait vraiment ce qu’il sera demain?
Qu’a-t-on fait de si extraordinaire que de vouloir un enfant après s’être aimés dix années?

Merci d’avoir voulu cet enfant avec moi, même quand les difficultés sont apparues.
Merci de photographier mon corps de future mère avec amour.
Merci de poser la main le soir sur la bosse mystérieuse qui se promène.
Merci de sourire quand on te dit que ta fille est jolie et que tu feras un chouette grand-père.

Merci à la vie de laisser ma main dans la tienne encore quelques années et de nous avoir offert cet enfant.

L’être et le devenir

Je sens son ombre derrière moi.
Ses souffles de bras qui serrent ma gorge et puis l’étouffement.

S’émanciper, protéger, éliminer.
Je parle bien d’elle.
De celle qui m’a mise au monde.
De la cicatrice au fer rouge de mon âme qu’elle a apposée.
Implacablement.

Je parle de paix et de rage.
De ce chemin parcouru depuis la séparation
D’avoir vécu à vingt ans,
De mes ailes rognées,
Du moineau aux ailes détrempées sur le rebord de la fenêtre.

C’est elle le fantôme de la maternité.
Bien sûr, les ailes ont séché et j’ai volé,
Mais je n’ai pas pardonné.

Je ne pardonnerai pas les années de lutte pour exister ; je ne pardonnerai pas les doutes que j’ai traversés, que je traverse et que je traverserai durant ma maternité : la peur de ne pas aimer, de se perdre, de se désintégrer.

Pourtant, tout au fond, j’ai toujours été une mère. J’ai toujours ressenti en moi la possibilité d’un amour infini et j’ai toujours su faire preuve d’abnégation dans cet amour.

Il a fallu tout construire depuis les toutes premières fondations. Poser un chaton contre moi, lui offrir mes nuits, savoir instinctivement ses besoins pour comprendre que je pouvais aimer infiniment, malgré toutes mes craintes.
A chaque fois, j’ai cru que je ne pouvais pas aimer plus ou aimer encore et j’ai aimé.
C’est ridicule d’écrire que des chats en perdition m’ont révélée. Pourtant, c est vrai. J’ai compris que j’avais cette aptitude à aimer, à faire grandir, à respecter.

Je traverse cette grossesse comme une fulgurance. Ou bien, c est elle qui me traverse.
Il a fallu abandonner la maîtrise absolue. Par chance, elle s’écoule comme une rivière calme, sans remous. Jetée à corps perdu dans le travail pour éviter de remonter de la vase à la surface des eaux calmes. Un écoulement sans fin, irrémédiable vers la naissance et imperceptiblement le flot des sédiments qui s accumule malgré moi.
Travailler pour ne pas penser, c est oublier de s allonger pour toucher cette créature mystérieuse qui grandit dans ses viscères. C est se comparer aux autres et se trouver si loin de l’invisible curseur de la norme.
Je ne voulais pas croire qu’elle puisse choisir mon ventre.
C est refaire un test urinaire à six mois de grossesse, malgré les échographies, malgré les mouvements, c est penser qu’elle va s’en aller comme si elle pouvait choisir d’autres tripes, chaudes, accueillantes et lumineusement aux normes.
Je ne parviens pas à faire le lien entre mon amour et l enfant qui grandit en moi. J’aime cet enfant infiniment et je ne sais pas qu il est en moi… C est comme s il était resté dans les limbes que je décrivais précédemment.
Mais j’aime être enceinte. C est une expérience sublime à vivre, l impression indicible de toute puissance et de création.
D’où peut être cette sensation d’être dépossédée d une partie de cette potentialité,  quand ce pouvoir vous est refusé.

Cependant, je sortirai de cette expérience avec une conviction encore plus affirmée qu’auparavant: l amour maternel ne naît pas de nos viscères. Ce que je ne savais pas au début de mon désir d enfant, c est que ce que je voulais réellement c était être mère, c est à dire, élever un enfant, ressentir une part d infini dans l amour.
Le porter aura été une fabuleuse expérience ; mais elle n’a pas conditionné mon amour.

Ce que j’ai admiré, c’est la capacité de cet être vivant à faire sa route, indépendamment des doutes et des questionnements. Peu importe que je sache ou que je ne sache pas ou bien que je marche trop, que je ne puisse plus distinguer le jour de la nuit ou que je tergiverse sur un modèle de couche lavable : la vague est irrémédiable.
Tu ne peux que lâcher prise et être l’esclave délicieusement consentante de cet être.

De mon couple ne naîtra jamais un enfant conçu à l arrière d une berline un samedi soir sous la pluie ; il n y aura pas de fruit d insouciance, de retard suspect et j’en ai fait mon deuil. La PMA a poussé l’introspection au bout de ses forces et j en beaucoup retiré. Évident à dire quand on promène un ventre rond et que l’on ressort du côté des couples gagnants.
Évident encore à dire, peut-être, quand l’infertilité ne vient pas de son corps.
Je n’ai pas sur-investi ma grossesse même si j’espère en vivre d’autres car ce fut (et restera pour deux mois encore) un beau moment de ma vie ; je ne me suis pas senti une autre ; mon corps n’est pas très différent de ce qu’il était il y a sept mois si j’enlève cette bosse énorme et je ne ressens pas de transformations profondes en mon être.
Je considère tout cela comme l’aboutissement d’un processus ou plutôt comme une suite.
J’ai pu traverser tout cela logée à 100 km de chez moi, ne pas pouvoir utiliser mes canalisations pendant deux mois, revenir le vendredi soir et tomber sur un gigantesque dégât des eaux, mon conjoint a fait un burn-out et ne supporte pas son traitement ; mais je tiens fermement la barre.
J’ai décidé d’assumer mon rôle de capitaine.
De fait, je suis assez confiante en l’avenir. Je suis où je voulais aller. le chemin ne ressemble pas aux prévisions de naguère mais finalement, j’ai fait mieux que m’en accommoder.

Et j’ai d’autres projets, des tonnes de projets.

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« En toi chantent les fleuves et sur eux fuit mon âme
comme tu le désires et vers où tu le veux.
Trace-moi le chemin sur ton arc d’espérance
que je lâche en délire une volée de flèches. »

Pablo Neruda, Vingt Poèmes d’amour, Poème 3, extrait.

Vertige, j’écris ton nom.

Vertige de l’amour,
Vertige de la peur,
Vertige de l’hypotension,
Vertige de l’hyperactivité,

Il est là, ce bébé tant attendu, là, dans ce ventre gonflé. Trois hoquets par jour, les pieds sous le diaphragme, la bosse étrange qui se promène, la ligne sous le nombril, le sein lourd, les muqueuses qui foncent, le masque de grossesse. Il est là.

Et je suis là, dans cette chambre que je n’aménage pas, ces pyjamas que je n’achète pas.
Encore à 100 km de chez moi, dans cette chambre d’internat.
Et pourtant, à l’affût de la moindre sensation, prise du vertige d’un « instinct » qui m’emporte, là, malgré moi, malgré mon vécu, malgré la peur.
Il est là et je ne suis pas là.
Je suis loin encore.

Est-ce possible vraiment ? Que je sois mère dans un peu moins de trois mois ?
Que cet être arrive dans mes bras, tel que je l’ai fantasmé, patiemment depuis 2009.
Pourquoi?
Pourquoi je ne me reconnais pas dans cette foule des « futures mamans » ? Pourquoi je ne veux pas qu’on me materne, qu’on me chouchoute, qu’on m’arrête quand je suis fatiguée?
Pourquoi je me fous des « maux » de grossesse ?

Toucher.
Te toucher.
Imaginer tes contours derrière ces quelques centimètres de chair qui nous séparent et nous relient.
Toi.
Je savais bien que tu étais quelque part, mon enfant, le mien. J’ai imaginé un endroit où attendent les enfants que nous attendons. Une attente réciproque. Que nous les ayons mis au monde ou adoptés. Comme des limbes joyeuses ou bien le Meilleur des Mondes. J’imaginais que tu dormais là.
C’est ridicule. Tu es le fruit d’un ovocyte et d’un spermatozoïde, un « supertozoïde » comme disait ma cousine. CET ovocyte là et CE spermatozoïde là dans l’enfer des probabilités.
J’essaie de mesurer la portée du miracle mais à chaque fois, mon esprit échoue à en embrasser les contours.
Alors je reste là, avec ce ventre qui enfle et ton diaphragme qui bat la mesure, la main qui cherche tes contours à toi, tes contours clairement mesurables.

Je ne me sens pas transformée. Je ne sens pas d’infime basculement vers la réalité de « mère » ; ni nouvelle dimension ni différente. Les angoisses se tassent.
Toute cette route pour t’envisager, pour me libérer de mes démons, pour te concevoir ; c’est cela.
Je chemine.
Je ne fais qu’avancer.