Aimer c est guérir

Quel odeur avait le sein de ma mère ? Était-il tiède et humide avec ces effluves douceâtres de miel et d’ambre mêlés au musc de sa peau? Était-il doux comme une pêche bien mûre sous ma joue et tendre sous ma langue?
Passait-elle sa main dans mon dos recroquevillé de ma nuque à mes fesses, ses yeux noyés dans les miens et un sourire béat aux lèvres?
Venait il chaud et réconfortant ce lait de son corps? Excitait-il en moi un joyeux babillage qui l attendrissait ?

De cela, il ne reste rien, sinon une vague nausée.
Je regarde mon fils avec tendresse et je me demande si cet amour est indestructible.

Aujourd’hui, j ai fait retour à l expéditeur d un colis envoyé par ma mère a mon nom pour mon petit.
Tourner la page.
Quitter mon enfance.
Trancher dans le vif.
C était comme planter un couteau, tout est « annihilable ». Même l amour d’un enfant pour sa mère.

Je ne veux pas de cette mère dans la vie de mon enfant.
Je ne me souviens que de la destruction, de la souffrance, de la manipulation.

J ai eu peur.
Peur de ne pas m’attacher à mon bébé, peur de la dépression du post-partum, amplifiée par la césarienne, mes antécédents psychologiques, l’état physique et moral déplorable de mon conjoint, les soucis divers.
Mais je suis là.
Je mange avec bonheur malgré mes séquelles d’anorexie parce que manger a pris un sens différent avec l’allaitement.
J ai réussi à tisser un lien d amour formidable avec mon fils, à lâcher prise sur ce que je pensais être des priorités.

Au départ, je n’ai pas eu tout à fait conscience de ce qui m’attachait à cette toute petite chose, aussi perdue que moi, dans un monde soudain trop grand pour elle.
Je me sentais aussi toute petite face à un défi trop grand pour moi.
Il y a des jours où je suis angoissée ; mon sommeil est haché à cause de la peur panique de la MSN ; parfois cela me vrille les tripes quand, fatiguée, je vais être moins douce qu’à l’accoutumée.
Il peut m’arriver d’être prise de vertiges à l’idée de cette immense responsabilité qu’est un enfant.
Impossible de remonter le temps, de fuir, de craquer. Il est là, prêt à phagocyter toute mon énergie, au nom de la vie. Malgré la force du désir d’enfant, il y a des moments de peur immense, une impression de vivre au bord d’un plongeoir invisible.

Mais je lâche prise et je me laisse porter, nourrir, guider par l’amour. Par la certitude que je suis sa mère et que je peux l’élever dans le respect, la confiance, la transparence.
La vie m a enseignée qu une fois sur le bord du plongeoir, il y avait ceux qui restaient tétanisés, ceux qui tombaient, ceux qui descendaient et ceux qui, pris d’une ivresse folle de défi, décidaient de sauter et de nager, rassurés par la certitude que l’on finit toujours par regagner la terre ferme.
Je suis de ceux qui nagent, qui imaginent toujours le sable sous leurs pieds au milieu des vagues.

Je veux vivre portée par cette palpitation, saisie de l’ivresse de cette odeur qui nous relie, dormir le nez dans ses cheveux chauds, notre odeur, à nous, qui n’existait pas avant et qui n’existera plus après. Par cette petite langue tapie sur mon sein et cette petite main lovée dans le creux de ma poitrine.
J’ignorais que mon coeur pouvait s’ouvrir comme une écorce et envelopper tant d’amour sans cicatrice, une extension de mon être, hors de moi. Et non pas parce qu’elle vient de mon ventre, mais parce que j’ai décidé d’être responsable d’une autre vie, qui n’a rien demandé sinon d’être aimée.
Je grandis.
J’aime.
Je guéris.

Je veux que tu saches
une chose.
Tu sais fort bien ce qu’il en est :
si je regarde
la lune de cristal, la branche rouge
du lent automne à ma fenêtre,
si je touche
près du feu
la cendre impalpable
ou le corps ridé du bois,
tout me conduit à toi,
comme si tout ce qui existe
– parfums, clarté, métaux –
étaient de petits bateaux naviguant
vers les îles, tes îles qui m’attendent.
Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée, Les Vers du Capitaine, Pablo Neruda.
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5 réflexions au sujet de « Aimer c est guérir »

  1. Le croiras-tu? Je m’en étonne moi-même: ce matin même je pensais à toi et me demandais comment tu allais (alors que, bon honnêtement, d’habitude je ne pense jamais à toi en dehors de la lecture de tes billets 😉 ); alors je suis bien contente d’avoir la réponse, une réponse bien jolie même s’il est clair que tout n’est pas rose, mais vous avez l’air d’avoir trouvé un joli équilibre tous les deux. Je vous souhaite une suite magnifique

  2. Je suis heureuse de constater que tu as choisi de sauter du grand plongeoir. Tu décris merveilleusement bien le bonheur de devenir maman. Et aussi son pendant, parfois si lourd, cette immense responsabilité. C’est là qu’on prend conscience de la fragilité de la vie. Je te souhaite beaucoup de bonheur avec ton fils.

  3. Quel beau texte, plein de vie et de promesses. Teinté d’amertume et de regrets. Quel gâchis avec ta mère, elle doit regretter ta force parfois. Une maman protectrice est née et elle veille.

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