« Maman est malheureuse… »

La salle est grande et dégage une atmosphère de solennité propre aux lieux réservés à la justice. Je me sens comme une petite chose écrasée par le poids de la vertu cardinale. Dans cette pièce baignée par un pâle soleil de novembre, le velours cramoisi des fauteuils s’accorde au chêne doré  de l’estrade et se reflète sur l’imposante cheminée Renaissance.
Nous sommes à des dizaines de mètres, en contrebas, citoyens justiciables sous l’épée aveugle et équitable.
Je ne le sais pas encore mais je suis enceinte de quatre jours. C’est fou mais je ne le sais pas encore.

Audience de 15h30 dans ce bâtiment qui a fait et défait mon enfance. Aujourd’hui, mon père est à mes côtés. Nous sommes demandeurs tous les deux.
La cloche tinte, les juges rentrent et nous nous levons, fidèles au protocole.
Comme des lions en cage, les couples frappés par la discorde tournent et retournent. Ils exécutent la chorégraphie de l’ignorance et du déchirement, chronique des affaires familiales du désenchantement.
Une à une s’égrainent les affaires du jour. Chacun s’en tient à une stricte symétrie axiale. Pourtant, leurs corps se sont mêlés un jour et puis cet espace s’est mû en vide tenu par quelques particules de froide colère.

Moi aussi, je me suis tenue diamétralement opposée à mon père. La salle sent encore ce jour où il est venu saoul à l’audience de la révision de ma pension alimentaire.
C’est dans le bureau, derrière, que mes parents se sont déchirés un mois de février 1995.
Il aura fallu des années, que je me meure sur un lit d’hôpital, plusieurs cures de désintoxication pour qu’il essaie de me faire rire face à mon indicible mais palpable tension de ce jour de novembre.

Nous demandons d’annuler le jugement de ma pension alimentaire. Une ironie, lorsque l’on sait les déchirements qu’elle a provoqués. Elle m’est versée par saisie sur salaire, saisie demandée par ma mère et donc non annulable auprès de l’huissier en mon nom.
Elle est tout ce qui me rattache à cette enfance tourmentée.

Après plus d’une heure d’attente, nous pénétrons dans une pièce sombre qui contraste avec la clarté lumineuse de la salle d’audience.
Le juge est froid, la greffière sourit.
Ma mère est le défendeur ; elle n’est pas venue. J’étais terrorisée à l’idée qu’elle puisse venir ; qu’elle me fasse perdre mon sang-froid et que je me montre faible quelques jours après cette insémination que je pensais perdue. Dans les mains du juge, je devine une lettre longue, emportée, qu’il n’évoque qu’en un demi-mot : « Vous n’avez que peu de relations avec votre mère? »

– Aujourd’hui aucune.

Qu’aurais-je pu lui dire ?
Que je n’aime pas ma mère et que je n’en éprouve aucune souffrance?
Que ma vie a commencé quand j’ai cessé de la côtoyer ?

Bien sûr, elle m’a allaitée, nourrie, soignée, mise au monde sans péridurale.
Bien sûr, elle a été fière de mes résultats scolaires.
Bien sûr, elle disait à qui voulait bien l’entendre que j’étais jolie et intelligente.

Je lui aurais raconté comment elle s’était posé la question d’avorter quand elle avait su que j’étais une fille, elle qui ne s’était projetée qu’avec un garçon.
Je lui aurais raconté comment elle m’a élevée comme un garçon, me forçant à garder les cheveux courts des années durant.
Je lui aurais raconté comment j’ai été droguée aux calmants parce que je ne dormais pas bébé.
Je lui aurais raconté comment elle m’a tenue à trois ans par une jambe au-dessus de la balustrade du troisième étage parce que je n’avais pas été « sage » cet après-midi.
Je lui aurais raconté la peur au ventre quand lors de ses crises, elle me cognait dans les murs et qu’elle me passait sous la douche froide parce que hoquetant de frayeurs et de sanglots, je lui implorais d’arrêter.
Je lui aurais raconté le silence familial, les chutes diplomatiques pour expliquer les bleus quand j’étais en vacances.

« Maman est malheureuse »
« Maman est malade »
« Maman ne va pas bien »

J’aurais voulu leur dire que moi aussi, j’étais malheureuse. Malheureuse de voir mon père désabusé se réfugier dans l’alcool.  Malheureuse de voir débouler le médecin de garde à trois heures du matin injecter du Tranxène à ma mère. Malheureuse de l’entendre ramener des hommes à la maison quand mon père était de planton.

Mes parents ont divorcé, ma mère a eu ma garde et tandis que mon père plongeait dans un alcoolisme chronique; à 10 ans, je suis devenue responsable de ma mère.
On venait me chercher en classe pour me dire que ma mère était encore à l’hôpital.
Elle a abandonné mon chien dans les bois pour que son amant vienne s’installer avec le sien à la maison.
Elle a couché avec mon père quand il m’a ramenée, un jour, j’étais dans la pièce à côté. Mon père est reparti et elle m’a dit « il baise toujours aussi mal ».
Une seule fois, une assistante sociale est venue à la maison suite à un signalement et j’ai dit que tout allait bien. Je voulais juste qu’elle m’aime.

Au milieu de cet hiver, mes invincibles étés étaient les vacances chez mes grands-parents.

Et puis la parenthèse enchantée a été mon beau-père et la naissance de ma soeur que j’ai protégée de mon mieux.
Tout semblait résolu. Le passé semblait envolé, enterré. Et en même temps, je gardais au fond de moi ce terrible passé ; on me disait volontiers angoissée, malade, fragile.
Ma mère avait trouvé cet équilibre dans cette relation, son rôle maternel : ma fille est fragile.
Et puis quelques mois après la naissance de ma soeur, tout a recommencé.
On a rejoué la comédie « Maman est malheureuse » avec la nuance « à cause de toi, parce qu’elle se fait du souci ».
J’étais au lycée. J’ai été prise dans une brillante classe préparatoire parisienne et je suis restée là parce que « tu es trop fragile pour être loin de moi ».

Ensuite l’anorexie dont j’ai parlé dans un précédent article, l’indépendance avec D. et ma psychothérapie, les retrouvailles avec mon père sobre depuis plusieurs années et mon appétit de la vie.

Je vais avoir trente ans.
J’ai un travail que j’aime et je vais à nouveau passer l’agrégation.
je vis avec mon conjoint depuis onze ans.
J’ai un appartement à mon nom.
J’ai mon permis.
J’ai une graine de sésame surprise qui a souri à mon ventre.
Ma vie a commencé à plus de vingt ans,  ce soir où je lui ai dit que je ne voulais pas être comme elle.

Bien sûr, elle m’appelle encore régulièrement pour me dire qu’elle m’aime, qu’elle est malheureuse.
Mon beau-père a divorcé et ma soeur a refusé d’obtenir un droit de visite chez elle.
Elle a abîmé deux enfants, allaités, mis au monde sans péridurale, nourris, soignés, bien éduqués.

Je ne considère pas que donner la vie fasse des femmes des héroïnes parce que cela ne suffit pas.
Les enfants ne choisissent pas les ventres où ils s’installent.
Une mère n’est pas plus sacrée qu’une autre personne ; elle n’est pas toujours un croisement de super-héros et de princesse ou une femme dévouée corps et âme à ses petits.

Aujourd’hui, c’est moi la mère potentielle et je ne sais pas ce qu’est véritablement une mère.
Je crois que je sais aimer ; je sais donner du temps, avoir la patience ; mais je n’ai pas de modèle.
Je vais devenir mère ; je suis mère et je suis là, adulte, construite et si fragile à l’intérieur.

Bordel, j’ai peur.
Pas peur d’accoucher, pas peur de changer les couches, pas peur d’allaiter.
Confrontée aux faillites familiales dans mon métier qui me renvoient avec plus ou moins de gravité à ma propre histoire , j’ai peur d’être cette mère mal aimante ; j’ai peur de ne pas savoir aimer.

 

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17 réflexions au sujet de « « Maman est malheureuse… » »

  1. Ton histoire est si douloureuse à vivre, que je pense qu’il est humain de se poser les questions que tu te poses.. Mais j’ai tendance à penser que se les poser c’est déjà une sacrée preuve d’amour…
    Tu sais mieux que personne, combien c’est difficile de vivre ça quand on est qu’un enfant, alors tu seras tout ce que ta mère n’a pas été, tu seras pas qu’une mère… Tu seras une Maman 💞

  2. Au vu de ce que tu écris, ce que tu confies dans ce blog, je suis persuadée que tu ne seras « pas comme ta mère ». Et que si un jour tu éprouves des difficultés à cause de ce que tu as malheureusement dû subir, tu auras la maturité et l’intelligence nécessaires pour demander de l’aide si nécessaire.
    Je suis très touchée par ton expérience et je t’envoie plein de bisous de soutien ❤

  3. C’est très beau ton article, ton histoire est très triste aussi. Je crois que le fait que tu analyse le passé et que tu te poses des questions, que tu aies peur face à la façon d’aimer cet enfant qui va venir montre que tu es déjà une très bonne maman. Seule une vraie maman se pose ces questions.
    Des bisous et plein de courage pour répondre aux questionnements incessants !

  4. Je n’ai pas vécu la même chose que toi mais j’ai vécu régulièrement le rejet, l’injustice, le dénigrement de ma personne et de mes capacités, les coups.
    Quand ma fille est née, et encore aujourd’hui, ma ligne de conduite a été de me demander « que faisait ma mère dans cette situation? », et je faisais exactement l’inverse.
    Savoir « refiler le bébé » quand on sens qu’on va craquer, oser demander pardon à son enfant quand on sait qu’on a été injuste, garder en tête que la valorisation de ce qui est bien fait est bien plus important que le rabâchage de ce qui n’est pas bien fait… C’est une ligne de conduite qui nous a bien réussi.
    Quand je raconte mon enfance à ma fille, elle est souvent ahurie.
    Tu seras une excellente mère, pour la simple raison que tu te poses ces questions et également parce que tu as le souvenir de ces horribles blessures d’enfance.
    Câlins ❤

    1. Juste pour compléter mon com qui peut faire un peu ‘tout beau tout rose’: la bienveillance reste d’après moi le maître mot. Même quand t’engueules ton gamin comme du poisson pourri (parce que ça arrivera obligatoirement), engueule-le avec bienveillance.

  5. Ton article est poignant…
    Je connais bien cette peur d’être une mauvaise mère, d’être toxique à mon tour. Même si mon enfance a été bien moins dure que la tienne. J’ai fait un énorme travail dessus, j’ai la chance de m’être presque totalement débarrassée de cette angoisse.
    J’espère que tu arriveras à trouver une certaine sérénité un jour…

  6. Ouao c’est du lourd ton histoire. Je pense que si un jour tu as un doute sur ton rôle de mère tu sauras demander de l’aide. Monchéri a une histoire pas bien jolijoli non plus et il fait tout pour ne surtout pas reproduire ce qu’il a vécu quitte à demander de l’aide à des professionnels chose qu’il avait toujours refusé en bloc. Tes angoisses sont légitimes mais ne les laissent pas prendre le dessus.

  7. Merci de partager ces terribles années. Ça me touche beaucoup, m’attriste et m’émeut à la fois. La chance que tu as, c’est cette conscience, ce recul – et c’est parce que tu as peur de ne pas savoir, que tu sauras, le moment venu. Tu ne seras pas parfaite, ce ne serait pas un cadeau à faire à ton enfant (des parents parfaits, quelle angoisse, comment se mesurer à ça? ), mais tu seras très certainement pleine d’amour et la meilleure mère que ton bébé puisse avoir.

  8. J’ai la chance d’avoir eu une mère aimante, drôle et protectrice… Jusqu’où jour où elle a choisi de prendre sa voiture et de ne jamais revenir… Jusqu’où jour où elle nous a abandonnés, préférant une mort heureuse à une vie triste…
    J’entends tes souffrances et tes angoisses. Mais je suis certaine, aujourd’hui, qu’il n’y a aucune fatalité dans la reproduction de ce qu’on a vécu nous-mêmes enfant. Oui, tu t’es construite sur cette base-là (le désamour, la violence, la névrose), MAIS tu peux t’en dédouaner. D’ailleurs, tu le dis très bien: tu t’en es affranchie le jour où tu as eu le courage de dire STOP !!
    Alors oui, ce serait mentir que de dire que tu seras une mère parfaite, dans un monde parfait… Tu feras des erreurs, sois en sûre et accepte le. Mais j’ai la conviction profonde que tu ne feras pas les mêmes erreurs… Parce que tu n’es plus l’enfant que tu es été et que tu as énormément grandi depuis.

  9. Je ne trouve pas les mots… C’est très fort, très émouvant. On apprend à devenir mère, avec des schémas qu’on souhaite ou non reproduire. Tu écouteras ton cœur et ta volonté de bien faire et de te remettre en cause fait déjà de toi une bonne mère.

  10. Bonjour, je te lis mais je poste pour la 1e fois. Ton texte prend aux tripes et tes inquiétudes interpellent. Je crois très fort en la résilience. Tu as suffisamment de recul et d’objectivité pour ne pas reproduire l’indicible. Ton futur bébé a la chance d’avoir une future maman (mais oui !!) investie et impliquée. Jamais compris pourquoi certains n’arrêtent pas les dégâts au premier. Allez hop, on ne tourne pas la page, on change de livre :-).

  11. Je comprends tes inquiétudes, mais je pense que le fait que tu en ai, que tu te pose des questions est plutôt bon signe. Le signe que tu as conscience des travers à éviter, je pense que du coup tu seras attentive. Et puis tu n’es pas seule, tu peux compter sur D qui te connais, qui connais tes failles.
    Je dis pas que ça sera facile, ni que tu seras une mère parfaite (d’ailleurs ça n’existe pas…) mais j’ai toute confiance en ta capacité à être mère.

    Gros bisous.

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