Carnet de voyage : « on l’appelle Premier Trimestre »

On a embarqué pour la Saint-Nicolas, au milieu d’un feu d’artifice.
La peur s’est mêlée à la joie et la joie à la peur ; c’était un camaïeu d’émotions : le coeur qui scintille, le haricot qui grandit, les premiers mouvements à l’écran, le comparatif quotidien devant le miroir, le sentiment  du miracle.
D’habitude, j’ai toujours plein de mots au bout de ma plume numérique ; mais là, l’encre est sèche et la verve suspendue.

Je voulais quand même être un peu plus rassurante que mon précédent article sur les démenées avec mes TCA, sur le vécu de ma grossesse.
Fondamentalement, j’adore être enceinte : je vais bien, je n’ai aucune complication ; ce n’est globalement, comme on dit vulgairement « que du bonheur », même si ma phrase préférée depuis ces bientôt quatre mois est devenue : « Où sont les toilettes ? »
En revanche, je réalise que dans cette bulle , j’ai du mal à me projeter, à réaliser que je suis enceinte, aussi étrange que cela puisse paraître.
A chaque échographie, quand les gamins m’ont demandé si j’étais enceinte, quand je me pose quelques minutes et que je pense que dans quelques mois on posera sur mon ventre le petit être qui grandit sous mon nombril ; je suis submergée par une immense émotion, comme si j’apprenais à nouveau que je suis enceinte.
Je n’ai toujours rien écrit dans son carnet ; je me sens toujours comme une imposture dans un magasin de puériculture, aux RV….
Il y a des choses qui n’ont pas changé : j’ai toujours un problème existentiel avec les PB (j’y pense tout le temps quand je mets la main sous mon nombril) , je lis parfois les blogs de mère avec ce même regard acide… Soit je suis toujours imprégnée par l’aigreur de la PMA, soit je suis véritablement une sale gonzesse…. A voir.

J’ai discuté de mes difficultés avec la sage-femme lors de notre dernier entretien et j’ai vu le Petit Pois qui a considérablement grandi en un mois, qui suce son pouce et baille mais reste assez calme durant les échographies, dans des positions toujours improbables.
J’ai convenu de quelques entretiens avec un psychologue spécialisé.
Il n’y a pas que les TCA. J’ai peur de reproduire mon enfance ; je suis terrorisée à l’idée que mon enfant puisse souffrir comme j’ai souffert. Même là, je me demande si j’aime mon petit assez fort ; si je lui parle assez ; si je vais pouvoir lui offrir le meilleur. Et au lieu d’essayer d’avancer, cela me paralyse.
Je suis allée à une réunion de La Leche League avec un peu d’appréhension mais j’ai été très bien accueillie et je crois que cela m’a fait du bien. Je suis contre les jugements et considère qu’il n’y a pas de vérité en matière de maternité , alors je ne voulais surtout pas atterrir dans un club de harpies convaincues et détentrices du seul savoir et ce ne fut pas le cas. Je mets en place un projet de naissance et si tout va bien, je pourrai accoucher en plateau technique. Sachant que j’habite dans un désert humain, pouvoir bénéficier de telles conditions d’accompagnement et de prise en charge, c’est génial.

Depuis quelques jours, je suis en poste à plus de 100km de chez moi pendant deux mois, un défi. Je dors dans une chambre d’internat miteuse.
Je crois que j’avais besoin de cette solitude, besoin d’exercer et aussi besoin de me sentir plus en sécurité financièrement  (je vais bénéficier d’indemnités). Non pas que je n’ai pas besoin de mon conjoint…. Tout n’est pas facile dans la séparation et j’ai quelques élèves avec de graves troubles psychiatriques ; mais j’ai besoin de créer un lien seule avec mon petit. Besoin d’être avec lui.
Pourtant, je suis assez déstabilisée par le vécu des gamins qui me renvoie encore une fois à ce que j’ai pu vivre, en colère contre certains parents, triste.
Vendredi, je suis remontée dans ma voiture et j’ai pleuré sur 40 km en caressant mon ventre.
Car oui, je pleure beaucoup pour pas grand chose.
M’éloigner me permet aussi de ralentir un peu le rythme avec mes activités associatives , de ne me concentrer que sur le travail et sur mon bébé.

En revanche, à l’issue de ma 15e semaine de grossesse , je sens mon petit et c’est extraordinaire. Il faut que je sois au calme et attentive mais c’est entre lui et moi, nos premiers contacts.
J’ai besoin de devenir « mère », moi qui n’en ai jamais vraiment eu, qui ne sais pas ce que l’on doit faire, comment on aime, comment on s’attache.

Etrangement, j’avais toujours milité pour l’avortement et ce premier trimestre m’a renforcée dans mes convictions. A l’intérieur, il ne se passe rien. La seule différence au fond, c’est le désir d’être mère. C’est cet instinct qui te fait poser la main sur ton ventre le soir en t’endormant. Si je n’avais pas voulu de cet enfant, je n’aurais rien senti d’autres que les effets secondaires de la grossesse. Je pourrais très bien faire comme s’il ne se passait rien. Personne n’en saurait rien. Si je voulais, je pourrais encore courir, manger des sushis et prendre de l’ibuprofène. C’est le désir qui donne chair à la grossesse, qui crée le lien, qui projette l’enfant en tant qu’être différencié. Au premier trimestre, il ne se passe rien. On ne sait rien de ce qui grandit au creux de soi. Il y a en cela de la magie et de la crainte de l’inconnu. Au fond si tu ne veux pas réaliser, ou plutôt si ton inconscient ne veut pas que tu le réalises, c’est tout à fait possible.

Dans tous les cas, assise du côté de la fenêtre, le paysage est drôlement beau….

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8 réflexions au sujet de « Carnet de voyage : « on l’appelle Premier Trimestre » »

  1. Très bel article… je suis contente de lire que tout va bien pour toi et le bébé. Prends bien soin de toi, profite du paysage et continue de nous conter les beaux endroits que tu traverses…

  2. J’ai eu les larmes aux yeux… J’ignore comment c’est possible, car je ne suis pas enceinte, mais j’ai ressenti si fort tout ce que tu décris… Probablement parce que toutes les craintes et les peurs que tu exprimes, tu les ressentais avant la grossesse, et que je les ressens aussi déjà…
    Quant au fait de ne pas te sentir appartenir à la secte des mères, je trouve ça plutôt normal finalement. Ca ne fait pas de toi ni une sale gonzesse, ni une sale mère. C’est même franchement rassurant, parce que ça veut dire que si un jour je suis enceinte, je ne serais pas obligée de devenir comme toutes ces nanas que j’observe aussi, parfois, avec un regard acide.
    Je te souhaite bon courage pour les kms à avaler et pour la classe pas facile. J’ai travaillé 5 ans en CLIS, donc je vois bien ce que tu décris… Bisous.

    1. C’est un peu compliqué de me dire que je rate quelques beaux moment avec le papa mais je savoure aussi d’avoir mon petit rien que pour moi… C’est égoïste.
      Je connais une jeune femme enceinte, sans difficulté particulière et on échange souvent car elle n’a pas de parcours ma mais elle ressent cette même « étrangeté » au monde des « mamans connectées » ou « ultra investies » ( je ne sais pas si c’est le bon terme. Des bises !

  3. Quel bel article ! Super pour le plateau technique, super pour la réunion de la leche league, et surtout super pour bébé qui se fait sentir ! Ca c’est magique !
    Pour le fait de se sentir encore étrangère dans les magasins de puériculture, de toujours détester les PB, de redécouvrir sa grossesse à chaque fois que qq’un te demande si tu es enceinte, de pleurer pour tout et n’importe quoi… c’est normal !
    Et pour ce qui est de la peur de reproduire certaines choses de son passé… je la comprends. Pour ma part j’avais fait un gros travail dessus après la perte de mon bébé, deux livres m’avaient bien aidé : « parents toxiques » de susan forward et « il n’y a pas de parents parfaits » d’Isabelle Filliozat, le premier traitant de l’impact d’un parent toxique sur qui on est aujourd’hui, le second sur l’impact que ça a sur nos enfants et l’éducation qu’on leur donne, en gros.
    Bisous !

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