Comment j’ai parlé des attentats à mes élèves

Quand les terroristes sont entrés dans les locaux de Charlie Hebdo , j’étais au téléphone avec la chef d’un établissement. Avec trois jours de retard, une habitude au rectorat, ils venaient de me dénicher. Puis je suis allée à la gendarmerie pour une affaire de lettre anonyme liée à mon association.
C’est plus tard dans l’après-midi que j’ai appris la nouvelle. J’étais chez un client.
Je suis rentrée.
J’ai mesuré tout ce que cela impliquait, branchée sur France Info dans ma voiture.
J’ai pleuré, davantage d’effroi que de tristesse.

J’étais nommée en collège pour quinze jours : 6e, 5e, 4e. Je les rencontrais le vendredi suivant.
J’ai décidé de dégager un temps de parole pour les 4e que je voyais lundi. C’est un établissement situé dans une préfecture de campagne, mixité limitée ( environ un à deux élèves de culture ou de confession musulmane par classe).

Premier contact, un élève qui n’a pas respecté la minute de silence dans l’effectif (par goût de la provocation plutôt que par conviction) , des 4e…. parler des attentats contre Charlie Hebdo est une gageure. J’ai longtemps retourné le problème dans tous les sens.
L’Education Nationale nous a monté un dossier pédagogique que je n’ai pas consulté ; je me suis fiée à mon instinct. Néanmoins, il est sûrement très intéressant et je vous mets le lien :

http://www.clemi.org/fr/je-suis-charlie/

J’ai renoncé au débat : un débat suppose un substrat  de connaissances pour nourrir des arguments. Des élèves de 4e ont étudié les débuts de l’islam en histoire et les libertés en 4e ; c’est mince.
J’étais bien embêtée.
En plus, j’étais plutôt gênée par la présence de certains chefs d’Etat à la marche du dimanche 11 janvier ; je n’avais pas envie de me lancer dans un discours patriotique ; je pensais à d’autres violations des droits de l’Homme, aux morts moins médiatisées, à la communauté musulmane blessée que je respecte, à la communauté juive blessée que j’aime aussi (j’ai failli résider Rue des Rosiers). En allant défiler le 11 janvier, je m’étais surtout sentie fondamentalement républicaine et attachée aux libertés.

Je décide de me limiter à une présentation des faits avec un historique de Charlie Hebdo et la caricature du dessinateur danois.
– sur une première page, je fais donc une rapide chronologie de l’hebdomadaire avec des rappels de vocabulaire ( journal satirique, dessin de presse, caricature, laïcité, blasphème)
– ensuite je présente différentes unes du journal dont celle de 2006 (publication des caricatures danoises) et de 2011 ( après l’incendie des locaux du journal) et deux autres s’attaquant à la religion catholique (préservatif) et la religion juive (question de la circoncision).
_ enfin, j’ajoute des dessins de presse de ces derniers jours.
Bref, j’opte pour un point de vue informatif et impartial. Mon avis est que les élèves sont noyés par les réseaux sociaux et ont besoin d’aide pour se forger un esprit critique sans se nourrir du pré-mâchage ultraconnecté de l’information.

Première heure : il faut se lancer dans l’arène.
J’entends les petits durs murmurer : « On va la faire démissionner » . Oui, le 4e est  un être sympathique, charmant et délicat en général.
Je recadre tout ce petit monde et je leur explique que nous allons consacrer 30 minutes à un point sur les événements des derniers jours sans adopter de posture de jugement ou de condamnation. Je relate les faits. Le débat s’alimente naturellement autour des définitions qui est davantage la constatation des limites de leur maîtrise du sujet.
Le plus difficile reste la notion de « blasphème ».

Selon moi, le travail le plus intéressant à mener est sur la couverture de 2011 :

charlie

Evidemment, je réexplique où se situe le débat sur la représentation de Mohammed dans l’Islam ; je rappelle les débats entre protestants et catholiques au sujet des images.
Et je leur demande qui sont les cons.
« Ben les musulmans Madame ! » est la réponse donnée à la cantonade. Je comprends alors que ce temps d’informaton est essentiel. Il y a parfois des contresens complets sur les faits.
« Non, cela serait de l’islamophobie (hop définition au passage), observez bien le dessin, qui sont les cons ? »
« Ahhhhh…. les intégristes ».
« Alors, quelle est la différence entre les musulmans et les intégristes ? »

J’ai fini en abordant l’importance de la liberté de presse par les dessins récents.

Ils n’ont rien dit. Ils ont participé avec avidité et un peu de retrait, d’hésitation.
Mais j’ai bien senti dans leur regard et leur comportement qu’ils étaient ressortis de cette mise au point avec une nouvelle maîtrise du sujet et le sentiment de pouvoir « donner leur avis » dans la masse de la logorrhée actuelle.
Je pense que j’ai bien fait mon métier, en toute humilité.

Une réflexion d’une collègue sur la difficulté de se positionner dans le feu des événements, un article admirablement bien rédigé :

https://lapedagogiepourlesnuls.wordpress.com/2015/01/10/au-dela-de-levidence-la-non-lettre-a-mes-eleves/

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8 réflexions au sujet de « Comment j’ai parlé des attentats à mes élèves »

  1. Et je pense que tu t’y es bien prise. Pour ma part, les explications à ma fille ont été moins précises, mais j’avais du support pour m’aider (ouf!). J’imagine que ce ne dois pas être évident devant une classe entière, qui plus est pas très habituée à la mixité.

    1. Je crois que le dossier de « Mon Quotidien » était très bien ficelé ! Dans mon département rural, où on croise une famille d’origine non européenne tous les 36 du mois ( je caricature) ; on est raciste et intolérant au possible….

  2. Très intéressant ton approche. Je pense que tu as bien fait. J aurais abordé le sujet de la même façon avec des CM. Avec ma classe de maternelle j’ai expliqué la minute de silence avec des mots très simples et à leur porté. Sans utiliser de mots violents pour des enfants de cet âge. Et finalement ça a débouché sur un mini débat à leur niveau, avec pour sujet la violence qu ils peuvent côtoyer au quotidien, comme dans la cour d école par exemple…

  3. Merci d’avoir si bien exprimé tout ce que je ressens en tant que prof… Je n’ai pas revu mes élèves mais je crois qu’il est essentiel de leur apprendre à analyser et développer leur esprit critique. La connaissance reste la meilleure arme contre les dérives en tout genre. Bravo d’avoir réussi ta mission en arrivant à les intéresser !!

    1. C’est dur d’agir dans l’immédiat quand soi même on est à court de mots pour exprimer notre ressenti. Si j’avais dû en parler le 8 janvier, cela aurait été plus difficile je pense. Là, j’ai eu quelques jours pour réfléchir et comparer avec le travail des collègues.

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