De larmes et de miracle

Je ne sais pas vraiment comment dénouer les fils de ce tissage complexe de sentiments.

Le 22 novembre, a eu lieu une insémination avec 820 000 spermatozoïdes progressifs issus de paillettes décongelées suite à un échec de recueil.  Ces paillettes avaient une indication pour FIV ICSI. Le taux de formes typiques était en dessous de la normale.  Ces paillettes ont été obtenues avec le sperme éjaculé uniquement : sept paillettes en deux recueils.
Je rappelle à mes lecteurs et lectrices que j’ai insisté pour effectuer quatre IAC alors que le centre de PMA nous avait orienté vers une FIV ICSI. L’urologue prévoyait au moins une FIV simple.
Mon conjoint cumule une éjaculation rétrograde importante ( avec une éjaculation antérograde variant entre 0,6 et 0,9 ml), un indice de malformations multiples de 1,89, une nécrospermie. On peinait à dépasser le million de spermatozoïdes mobiles progressifs.
Je précise parce que je crois que je n’ai jamais lu de témoignage positif dans le cadre d’une éjaculation rétrograde.

Sitôt l’insémination terminée, j’ai calculé le calendrier de la FIV et de ma vie professionnelle.  Je me suis positionnée sur un remplacement à 150 km m’obligeant à m’absenter toute la semaine pendant 6 mois à partir de janvier.
J’ai bu du beaujolais, j’ai couru. J’ai même oublié la progestérone, la B9. Le compte-rendu d’insémination soulignait le fiasco.

A 11 dpo, j’ai fait un test histoire de pouvoir me prendre une cuite l’esprit serein.
Rien.
Le soir, j’ai ouvert ma poubelle de salle de bains et j’ai vu une ligne rose faible qui ne ressemblait pas à la ligne d’évaporation habituelle.

Je me suis rappelé tous ces tests gardés précieusement, regardés sous toutes les coutures, les lignes imaginaires qui délimitaient les tropiques de mon obsession. Mon esprit s’est littéralement scindé en deux : d’un côté l’étincelle d’espoir fou, de l’autre le roc de la rationalité.

J’ai ressenti des douleurs inhabituelles dans les seins et dans le ventre. Inhabituelles mais dans une variation quasi insoupçonnable ; comme une pièce musicale trop connue jouée par d’autres musiciens.
Je me suis endormie dans une entreprise avec les élèves, au bord du malaise, à 12 dpo.
J’ai éprouvé une faim inconnue, plus forte que n’importe quelle autre faim éprouvée jusqu’ici.
J’ai persuadé l’étincelle d’espoir fou qu’il s’agissait des effets secondaires de la progestérone.

A 13 dpo, j’ai fait un nouveau test. Une ligne rose faible est apparue en plus ou moins dix minutes. J’ai commencé à trembler, à m’embrumer, à trouver que la comédie avait assez duré. J’ai soupçonné les tests d’être ratés.
C’était pas comme j’avais prévu.
Avant les traitements, j’avais prévu d’uriner sur un test, de voir une ligne franche, de pleurer devant le miracle de la vie comme dans les films.

Je me suis retrouvée comme une conne dans ma salle de bains.
Cela faisait 13 jours que je répétais à D. qu’on allait faire une FIV, qu’il était responsable, que je souffrais, que j’étais fatiguée, perdue, désabusée.
Son anniversaire était la veille et en lui offrant son cadeau, je lui avais dit que j’aurais tellement voulu lui annoncer qu’on allait avoir un enfant. Mais que je n’étais pas enceinte.
Basta, foutu, RV en janvier pour la FIV.
Mes chances de grossesse étaient inférieures à 5%  et en même temps, elle était là. La fameuse barre. Pâle mais là. Visible à l’oeil nu, sous la lumière naturelle, artificielle, dans la pénombre. Là.
Putain.

Je suis sortie de la salle de bains. D. envoyait un message à sa chef. Je l’ai appelé et je lui ai dit d’une voix chevrotante : « Je crois que je suis enceinte ».
La claque.
Rien.
Scotché sur place.
En état de sidération.
« Je crois que le test est positif »
« Mais c’est impossible ».
J’ai parlé toute seule.
Et au bout d’un moment, il m’a dit : « C’est vrai? »
« C’est vrai que je crois que le test est positif ».
En fait, au fond, je ne ressentais pas ce truc que je pensais devoir me submerger.

J’avais des douleurs de règles avec une sensation de pesanteur et des douleurs ligamentaires. J’ai mis ma cup, persuadée que c’était un fugace espoir qui me serait repris dans la journée.

J’en ai discuté avec une collègue. Je suis allée à la pharmacie avec mon test démonté et comme ce n’était pas une dame que je connaissais, mais une ancienne camarade de primaire un peu coincée, j’ai acheté mon Clearblue Digital et je suis rentrée sans déballer ma bandelette.
C’est devenu ingérable, alors je l’ai fait le soir même.
Il a marqué les mots magiques.

Mais je me suis dit que c’était un reste d’Ovitrelle. Oui, c’est forcément ça. C’est marqué dans la notice. Il est très réactif et c’est ça.

Je suis allée faire ma prise de sang ce matin. Sans mon ordonnance. Je l’avais perdue et j’en avais rien à foutre; vu que c’était raté depuis le début.
J’ai quand même appelé vers midi. Je me disais pas moi, je mérite pas;  je n’y ai pas cru ; je ne suis pas assez gentille ; j’ai couru ; j’ai oublié mes médicaments…

117.

C’est donc vrai, réel, palpable, tangible ?
Dans le rétroviseur, j’ai répété calmement : « Je suis enceinte » là où j’avais répété tant de mois : « Je ne suis pas enceinte » pour avoir mes règles.
J’ai enfin pleuré de joie, seule, dans ma voiture dans un village perdu. Et tout le retour. Et à la maison.
J’ai enfin offert le cadeau que je souhaitais offrir à D. « le jour où » et qui était caché depuis deux ans dans mes placards.
Car oui, au beau milieu des soldats de glace, il y avait, de l’autre côté du Mur, un Jon Snow.

Je me souviens de tout. De ce jour de 2009 où il m’a dit qu’il voulait un enfant avec moi, de 2010 quand ce désir a vraiment commencé à me prendre les tripes, de ce premier mois d’essai, du premier RV…

Pour autant, je ne me sens pas métamorphosée ou une autre ou envahie par l’instinct maternel. Je me sens heureuse et terrorisée tout au fond.
Je ressens juste de l’espoir, timidement, humblement.
Et de la culpabilité, de n’avoir pas avoir donné sa chance à cette insémination, à cette toute microscopique vie, de m’être plainte, alors que j’ai le billet de train.
Je ne veux pas de » félicitations ». Je n’ai jamais compris la nécessité de féliciter un couple qui attend un enfant. Il n’y a aucun mérite à être enceinte. C’est une banale affaire de probabilités, de nature, de médical, de génétique et de douleur immense quand ces éléments ne sont pas de notre côté.

Ce long message pour dire aux couples dont le mari souffre d’éjaculation rétrograde, que oui, les inséminations peuvent permettre d’obtenir une grossesse.
Et pour dire aux autres couples que dans les probabilités, quand il y a 1%, on peut être dans ce pourcentage , dans les mauvaises mais aussi dans les très belles choses.

Il n’y aura peut-être pas de volume 3.
Merci de m’avoir soutenue, épaulée, encouragée. Je sais que cet article est maladroit. Je veux continuer à vous suivre et j’espère très fort aller au bout de l’aventure pour pouvoir donner mes ovocytes d’ici 2016 et permettre à d’autres couples d’aller au bout de ce désir fou.

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38 réflexions au sujet de « De larmes et de miracle »

  1. La stat, à l’échelle individuelle, ça veut rien dire. Dans la réalité, c’est du blanc ou du noir, du 0 ou du 1, du tout ou rien. Je suis très heureuse de lire que tu as obtenu le tout 🙂

  2. C’est fou! J’ai commencé à lire ton article en faisant plusieurs choses en même temps (fermer les volets, arrêter la cuisson de la soupe…) mais rapidement j’ai du me poser pour pouvoir intégrer ce que je lisais. que tu a renversé les stats! Et tant mieux!
    J’ai demandé moi aussi à tenter 4 IAC avant de repasser en FIV et je sais pas si mon résultat sera le même mais en tout cas ça vaut le coup de tenter, tu me réconforte dans cette idée.
    Tu as une nouvelles PDS de prévue?

    1. Je rappelle le centre AMP demain car j’ai perdu l’ordonnance pour la prise de sang….. On réfléchissait à la planification de FIV 1 d’ici janvier/février car en-dessous d’un million de spermatozoïdes vaillants, en effet, c’est (quasiment) perdu d’avance. Je crois qu’à la limite des indications si l’âge permet d’attendre un peu, c’est bien de tenter des IAC car c’est moins lourd quand même comme prise en charge.
      Là, ce sont des spermatozoïdes décongelés issus de sperme éjaculé apparemment d’après le rapport d’insémination, ils auraient donc ôté le sperme issu des urines : certaines études disent que les sécrétions urinaires nuisent au pouvoir fécondant du sperme.
      C’est important pour les couples en AMP avec cette indication. Je me demande si ce n’est pas cette sélection qui a fonctionné car les 7 paillettes cumulaient deux éjaculats. J’espère que cette expérience pourra aider d’autres personnes !
      Je te souhaite la même trajectoire !

  3. Putain ben là, je suis scotchée !!! Je ne peux m’empêcher d’être vulgaire, désolée… Dis-donc, ça en fait des miracles sur la blogo en ce moment !! Je ne te félicite pas, mais je suis très heureuse pour vous et je croise pour la suite… C’est ça, la magie de Noël… 🙂

    1. Je ne sais pas si c’est la magie de Noël. On ne fait pas de sapin à cause des chats mais on va se faire un trio de chaussettes sur le mur si ça va bien pour les prochains dosages !
      Merci ma Julys, j’espère t’envoyer un peu de « magie de Noël » là-bas aux antipodes !

  4. Eh bien moi je ne suis pas d’accord avec toi. Après tous les traitements médicaux, les souffrances physiques, les souffrances psychologiques, les montagnes russes du moral, les espoirs déçus, les risques pour le couple, parce que disons-le, c’est une sacrée merde cette infertilité, eh bien après avoir enduré tout ça, moi je trouve que tu les mérites ces félicitations. Tu mérites d’être félicitée pour t’être battue jusqu’au résultat que tu souhaitais tant.
    Bises

  5. C’est fou !
    Comme quoi la nature peut nous surprendre même quand on n’y croit pas !
    Je te souhaite que ça évolue bien jusqu’au moment où tu l’auras dans tes bras !

  6. Hé bé quelle histoire ! J’espère qu’elle aura une fin heureuse.
    Mon Mari ne souffre pas d’éjaculation rétrograde mais il avait un spermo catastrophe avec 1% de typiques, et je suis tombée enceinte naturellement. La biologie n’explique pas tout, il arrive que la vie soit plus forte que tout. Et ça c’est le début des belles histoires 😊

  7. Des larmes oui…je suis très émue. Si belle histoire et tellement d’espoir pour d’autres. Un enfant ne se mérite pas, c’est vrai. Mais après tous ces sacrifices, j’aime à penser qu’il y a une justice. Même si je sais que là encore ce n’est pas vrai. En tout cas ton histoire (comme d’autres) redonne foi en la vie. C’est vraiment une chouette issue. Je te souhaite bcp de bonheur

    1. Oui, je n’aime pas cette idée de mérite. Cela induit que ceux qui ne parviennent pas à en avoir ne le mériteraient pas assez.
      Je n’ai rien fait de particulier pour être enceinte ce mois-ci ; pas mérité plus qu’un autre mois ou plus qu’une autre personne. J’ai juste gagné au grand loto biologique et ce grand loto, il est comme le loto de la Française des Jeux, il regarde pas le compte en banque pour décider qui doit gagner ! 😉
      Mais je voulais la raconter avec les détails parce que quand ça fonctionne, il faut aussi le dire; car l’espoir c’est ce qui permet d’enchaîner sur le traitement suivant et ça c’est important pour gagner au loto !

  8. Quelle chouette nouvelle ! vraiment très contente pour toi/vous. en +, tu me redonnes espoir sur le fait que les inséminations, ça peut marcher, c’est vrai, ça existe. Profite, profite, profite…!!

  9. C’est une superbe nouvelle et un article très touchant. Tu dois ressentir des émotions très fortes et indescriptibles.
    Je te souhaite une grossesse sereine. Au plaisir de te lire si tu continues l’aventure.

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