De larmes et de paillettes

Avant-hier, je suis allée faire la fête. Au fond, tout au fond, je sentais bien que ce n’était pas comme la première fois.
La première fois, tu y vas la fleur au fusil, tiraillée par l’anxiété, mais confiante. C’est indescriptible ; mais tu te dis que c’est ta chance, que tu seras du bon côté. La PMA aura été comme une parenthèse désenchantée.

J’ai peu dormi.
D. est malade.
Je traîne cette nébulosité dans mon ventre, cette tension continue.
Deux follicules, cela sonne pourtant comme un début de victoire.

Samedi matin, dans notre laboratoire, nous sommes seuls. Un immense boulevard s’ouvre à nous. On se sent comme un couple de stars que se seraient fait privatiser un grand magasin.

J’ai envie d’uriner. Comme la première fois. Tous les quarts d’heure.
On vient chercher D. Je vais chercher le sommeil dans ma voiture. Je ne trouve pas le sommeil.
Une heure passe.
Je sens l’angoisse qui monte, comme une vague irrésolue, entre mes jambes, comme une pointe dans le coeur.
Je sais que quelque chose ne va pas.
D.finit par revenir. Blanc comme la mort.

Echec de recueil.
Malgré deux injections d’Edex, il n’est pas parvenu à rien. Il est désespéré. Il était seul ; il entendait les conversations à l’extérieur , il toussait beaucoup.

7 paillettes pour FIV ICSI, notre dernière chance. On va les utiliser aujourd’hui. On revient dans une heure.
Je reste de marbre.
Je suis d’abord douce.
Au fond, je suis dévastée. On dirait qu’une bombe à retardement vient d’éclater quelque part dans mon corps.
Dans mes paroles, je deviens un peu incisive, blessante l’air de rien.
Je sens une tristesse qui ne s’écoule pas.
Je lui en veux.
Il s’en veut.
Je voudrais être odieuse.
Après tout, c’est de sa faute.
Je voudrais lui dire qu’il suffirait juste d’un homme, là, maintenant, « qui puisse ».

Nous allons boire un café. Nous n’avons pas le temps d’aller dans notre café préféré, il n’y a même pas de chantilly dans mon cappuccino. Je décide que cette journée sera interminable.
J’évoque le passage à une FIV. Je lui dis qu’on nous ment , qu’on m’injecte un peu de semence décongelée pour ne pas perdre un mois de traitement.
Je voudrais qu’il pleure. Je voudrais qu’il me plaigne, moi.
Je voudrais qu’il le dise : « Tu souffres et c’est de ma faute »
J’évoque combien je supporte mal de cette succession de craintes en IAC. L’AMP est une succession d’aléas.

Il faut retourner au service jouer la grande comédie de l’espérance et du positivisme. A la maternité, il y a plein de ventres ronds. Quoi, il serait possible d’être enceinte en faisant juste l’amour ?
Nous patientons.

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Je déteste attendre. Encore une des ironies bien choisies de la vie. Il m’est justement tombé dessus LA pathologie de l’attente.
Je retourne aux toilettes. En sortant, nous échangeons un clin d’oeil amusé avec la jeune femme en salle de transfert qui me suit avec son drap d’hôpital qu’elle tient maladroitement autour de ses reins. Visiblement, le replacement est compliqué à gérer au niveau du remplissage de la vessie.
Je commence à me sentir très mal. Je tremble. Je pleure. C’est à peine si je comprends bien pourquoi je suis ici, comme une imposture sur la scène d’un théâtre à la représentation d’une comédie inconnue.

On vient nous chercher et je continue à pleurer.
Je cherche à expliquer que c’est exceptionnel et j’ai l’air encore plus ridicule. Je dis que ça va.
900000 spermatozoïdes, avec une bonne mobilité. Toutes les paillettes y sont passées.
Je dis que je sais.
Je sais que ce n’est pas assez pour espérer quoi que ce soit.
On me dit que si, que sinon on ne le ferait pas. On me joue les Nocturnes de l’Espoir dans toutes les variations pour sperme mineur.

Je me sens nulle. J’en suis à ma seconde IAC ; mon conjoint a des spermatozoïdes et je suis en train de pleurer comme une idiote ; je culpabilise vis-à-vis des autres couples. Je me sens minable.
La gynécologue s’adresse à mon conjoint et lui balance : « diabète ? ». « Oui ». « Oui, c’est comme ça et on ne peut rien y faire ».
La vacuité de cette phrase résonne dans cette petite pièce borgne.
Je me demande pourquoi on a mis l’ouverture pour la laborantine juste en face de mon intimité.

On perfuse 900000 soldats des glaces.
On nous donne les papiers.
La porte de la laborantine se referme.
Clap de fin.

Elle a été très gentille cette laborantine. Je crois que si elle avait pu , je veux dire si je n’avais pas eu les pieds dans l’étrier, si un mur ne s’était pas opposé entre nous, elle m’aurait pris dans ses bras.
C’est ce que j’aurais voulu, comme un petit oiseau à l’aile cassée, j’aurais voulu qu’on me prenne délicatement et qu’on me répare.
Dans mon esprit, je suis vide. C’est comme s’il ne s’était rien passé.
Bien sûr, j’ai commencé la progestérone.
Bien sûr, les chats se sont couchés sur mon ventre.
J’ai un peu saigné.

L’espoir, ça brûle l’âme et le corps.
Comment  sait-on doser savamment l’espoir ?
Comment parvient-on à espérer assez pour y croire mais pas trop pour ne pas souffrir? Où est la frontière ténue entre l’arme de survie et l’arme de destruction massive?
Qui détient cette quantique équation ?
Qui refuse de nous communiquer la solution ?

Aujourd’hui, je n’ai pas beaucoup plus dormi mais je vais passer la journée à travailler pour une association. Courir pour ne pas m’arrêter.

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18 réflexions au sujet de « De larmes et de paillettes »

  1. Je suis vraiment navrée que cela ce soit fait dans ces conditions… Et surtout que vous ayez dû decongeler les paillettes…
    Oui vos chances ne sont pas « digues », mais elles sont bien là.
    Alors je croise pour vous

  2. Je voudrais pouvoir te prendre dans mes bras…
    Petit message d’espoir malgré tout : j’ai vu des +++ avec des insé à 600000 spz.
    Bisous !

  3. L’espoir ne se dose pas, il se vit même si on voudrait se protéger pour ne pas souffrir.
    Alors je te dirai que tout reste possible, il faut juste attendre…
    Courage et bises

  4. Chacun de tes articles m’émeut bcp. Parfois je ne sais que dire mais je lis chacun d’entre eux. Ces étapes sont difficiles et au moins vous avez pu aller au bout cette fois ci et vous aviez une solution. Reposez vous bien maintenant

  5. Je suis tellement désolée de lire que vous avez du utiliser des paillettes. J’espère de tout cœur que ça marchera en tout cas.
    Vous vous êtes « donnés » combien d’IAC avant de passer au FIV ICSI?
    Bon courage pour cette nouvelle attente, la plus dure.
    Bisous.

    1. Je ne sais pas. Deux ?
      On va voir si D. arrive à faire d’autres recueils, au moins pour reconstituer un stock de paillettes.
      On va essayer de télécharger un film pour l’aider. ce sera bien la première fois que je ferai ça.
      Si c’est trop compliqué, on se concentre sur des paillettes et FIV.

  6. 900000 c’est le nombre moyen de bestioles utilisés pour une insémination avec don de sperme en France. Alors tu vois, c’est assez.

    Quant a l’espoir, il fait autant de mal que de bien. Mais je crois que c’est une erreur de se dire que si on se prépare au pire, on souffrira moins.
    Mon chéri m’a dit un jour de DPO ou je pleurai en disant qu’on y arriverait jamais, que nous pleurerions bien assez si cela devait arriver et quand attendant il valait mieux sourire. Sur le moment j’ai mal pris ce qu’il m’a dit, comme si ma souffrance n’était rien, lui qui n’avait pas a subir les traitements, les douleurs, lui qui était le fautif de tout ça, il me disait de sourire en attendant le pire!
    Avec le recul, aujourd’hui c’est ce que je fais: voir le verre a moitié plein plutôt qu’a moitié vide. Parce que nous souffrons déjà assez de ne pas voir notre chambre d’enfant remplie de jouet, nous ne voulons pas nous gâcher la vie et ce qu’il nous reste d’essais a pleurer.

    Je t’embrasse fort et je croise pour toi 🙂

  7. J’ai souvenir d’une amie en larmes lors d’un passage dans son centre PMA. Un craquage total, inattendu. La sage femme, qui la recevait au moment où les larmes ont coulé, lui a dit cette phrase : « C’est très dur de faire un bébé à l’hôpital, vous avez le droit de craquer, vous savez… »
    Tout est dit. C’est dur d’être là, comme des cons, entourés de blouses blanches. Et, même si on essaye de prendre de la distance, d’être philosophe, il est impossible de ne pas espérer. Sinon nous ne serions pas en train de nous infliger tout cela. Et cela ne fait pas moins mal d’essayer de ne pas trop espérer. Nous sommes bien placés pour te le dire, surtout aujourd’hui…
    Vis ta vie, et tu verras ce que le destin te réserve. Il n’y a rien d’autre à faire, de toute façon.

  8. Il me retourne ton article.. Même si nos parcours sont différents, je comprends tellement cette angoisse, cette peine, cette impuissance. J’espère que cette journée interminable est le début, pas seulement d’un espoir, mais d’une longue vie.

  9. C’est dur 😦 Tu n’as ni à culpabiliser ni à te sentir idiote. B@rdel, c’est dur ce que vous vivez.
    Concernant ta question sur l’espoir, je pense que ça ne se contrôle pas et la chute est toujours douloureuse. Alors (et c’est plus facile à dire qu’à faire), pourquoi ne pas t’autoriser à y croire et vivre au minimum un peu de bonheur même si ce n’est que pour 14 petits jours?
    Je t’embrasse bien fort.

  10. Merci pour vos pensées. Je ne sais pas quoi vous répondre mais cela me touche beaucoup, vraiment. ❤
    Je vous embrasse tous, dans le train ou sur le quai.

    Aujourd'hui, j'ai passé une journée folle à courir partout pour l'association des collègues et je crois que ça m'a fait du bien.
    J'ai décidé de prendre la progestérone mais pour le reste, je vis "normalement".

  11. J’ai déjà ressenti chacun de tes doutes. Tremblé à chacune de tes peurs. Pleurer à chacune de tes désillusions. C’est vraiment injuste ce qu’on traverse et je crois qu’il faut s’autoriser à craquer et à exprimer tout son mal-être. Exprimer pour ne pas imprimer… En tout cas, je te souhaite vraiment la plus jolie des issues, parce que, malgré tout, comme je l’ai souvent dit, tant que la prise de sang n’a pas parlé, tous les espoirs sont permis… Bon courage pour l’attente. Bises.

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