Comme des imposteurs…

On écrit sur nos blogs pour nous délester de nos épreuves, pour se retrouver entre patients PMA et aussi, j’en suis convaincue, pour que d’autres puissent nous lire et trouver des réponses, même si c’est souvent un effet ricochet.
Et nous autres, savons que c’est déjà beaucoup. C’est beaucoup, lorsque l’on a un diagnostic d’infertilité ( ou toute autre épreuve d’ailleurs), de savoir que d’autres « savent » ce que nous vivons, d’incarner notre parcours. Nous nous nourrissons des expériences et des mots des uns et des autres.

Il y a des sujets que l’on aborde plus ou moins difficilement cependant. Ce sont les sujets qui touchent à l’intimité, à nos sentiments mitigés, à notre couple, à notre corps, aux corps de nos conjoints. Et ce sont peut-être des sujets que d’autres auraient besoin de voir soulevés. Il y a aussi cet anonymat, une question aussi épineuse que douloureuse.

Je souhaitais donc déchirer une petite partie du voile sur la paternité tardive et la Procréation Médicalement Assistée au sein du couple présentant une grande différence d’âge.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que la fertilité chez les hommes et les femmes est asymétrique.  C’est une inégalité biologique. Même si aujourd’hui, on reconnaît de plus en plus la détérioration des gamètes chez les hommes avançant en âge, la période de la vie pendant laquelle un homme peut être fertile est naturellement plus longue que chez la femme.
Il en résulte un vrai problème de société.
L’espérance de vie s’allonge aussi et les projets se décalent avec cet allongement. Ce prénomène n’ira pas en sens inverse.  Avoir quarante ans, c’est être jeune. Sauf pour une femme qui souhaite avoir des enfants.
De plus en plus de femmes entrent dans un parcours PMA à quarante ans et se heurtent à un exercice de probabilité douloureux et implacable. C’est une réalité qu’elles n’avaient pas envisagée, surtout dans un discours ambiant qui tend à vouloir démontrer que l’AMP est l’école de la réussite et de l’eugénisme.
J’en viens donc à un sujet d’actualité.
Permettre la conservation des ovocytes, c’est augmenter le taux de réussite en PMA, contribuer à diminuer les inégalités et faire réaliser des économies sur les parcours AMP. En outre, cela pourrait aussi permettre d’augmenter les dons puisqu’on pourrait envisager que les femmes parvenant à obtenir une grossesse naturelle puissent faire don de leurs ovocytes.

Malgré ces observations d’ordre physiologique, il y a toujours un « âge social » pour être parent.

Un homme qui souhaite être père à 50 ans soulève des questions : Refus de vieillir ? Démon de midi ? Caprice d’une jeune maîtresse insouciante ? Autant d’interrogations qui tendent à rendre illégitime le désir de paternité passé un « certain âge ».

Pourtant, le désir d’enfant naît de la même manière qu’à 20 ou 30 ans : une histoire d’amour, une irrépressible envie de filer la métaphore de la continuité.

De la genèse du désir

Au début du commencement de l’histoire, j’avais dix-huit ans et trois mois, il venait d’avoir quarante-et-un ans. J’avais envie d’une relation physique ; je ne me suis pas interrogée sur le désir d’enfant. Depuis que j’avais eu une petite soeur à quinze ans dont je m’étais beaucoup occupée,  j’étais passée simplement du « je n’aurai jamais d’enfant » à « j’aurai des enfants sur le tard après trente-cinq ans ».
Trente-cinq ans, c’était dans dix-sept ans, quasiment le double de mon âge d’alors.

Quand D. a appris qu’il allait être grand-père, j’avais vingt-cinq ans. Notre banale histoire de sexe était devenue sept ans de vie commune, avec traversée d’épreuves et différence d’âge assumée.
Il fallait se rendre à l’évidence. On vivait une histoire sérieuse. J’ai senti que les conventions n’en sortiraient pas indemnes , qu’il fallait évoquer LE sujet.
J’ai esquissé, un jour, timidement, l’hypothèse d’être un jour parents tous les deux.
Sa réponse a été sans appel :  » Tu vas me donner envie. (silence) Oui, je crois que j’aimerais bien. »

Et s’il avait refusé ?
Je serais restée ou bien je serais partie. Cela, je ne le sais absolument pas. Il n’était pas question d’avoir un enfant non désiré, par respect pour mon conjoint et pour cet enfant. Cela ne m’a jamais effleuré l’esprit.
Sans doute aurais-je beaucoup souffert d’un refus et que cela m’aurait demandé, dans un sens ou dans un autre, un immense sacrifice.

J’étais encore une étudiante passionnée et ambitieuse avec un désir d’enfant qui enflait en permanence, le MASTER, les concours… S’investir et attendre. Mais tout me ramenait à une maternité. Quand D. a été grand-père, j’ai développé un sévère eczéma qui ne s’est finalement résorbé que lorsque j’ai arrêté ma contraception, tant je me sentais dans une position inconfortable, entre douleur de l’envie et  douleur du doute.

Du point de vue des autres, c’est-à-dire de l’enfer, je suis devenue la personne à abattre. Un homme de cinquante ans ne pouvait pas sciemment avoir envie d’un enfant. Il fallait une femme manipulatrice qui voulait confisquer cet homme à tout prix.

Mais la vie ne se résout pas à la manière d’une fonction linéaire. Les chapitres de celle de D. ne s’étaient pas toujours succédé comme il l’aurait souhaité. Il me dit souvent : « J’ai vingt ans de retard sur notre histoire ».
Avoir un enfant à cinquante ans, ce n’est pas faire table rase du passé ni le renier,  ce n’est pas prendre la vie pour un palimpseste, ce n’est pas une transgression. C’est le choix d’inaugurer une page blanche, d’écrire une suite différente :  c’est un rebondissement .

Curieusement, je suis celle qui s’est posée le plus de questions ; là où D. a clairement assumé son choix de paternité.
Disons-le clairement : si mon père avait envie d’un enfant aujourd’hui , ne ressentirais-je pas comme un sentiment étrange ?
Je crois que oui. Mais même si notre histoire a eu des ratés ; je lui aurais reconnu le droit fondamental d’essayer d’en écrire une autre, pour son bonheur, parce que je l’aime et parce que ça ne rayerait pas la nôtre.
J’ai fini par être intimement convaincue d’être une usurpatrice, une voleuse de « grand-père », une pourfendeuse de la famille traditionnelle et de la bienséance tout en étant révoltée du jugement d’autrui. Je ne me sens toujours pas, parfois, à ma place. D. sera bientôt grand-père pour la troisième fois ; mon ventre est toujours vide. Comment ne pas imaginer là une remise à notre place du destin?

De la légitimité du désir d’enfant ?

A-t-on le droit de vouloir un enfant vis-à-vis de la société et vis-à-vis de la responsabilité d’une vie?  Vis-à-vis de la société, il faut apprendre à surmonter le jugement. Vis-à-vis d’un enfant, je crois que tout couple se posant sérieusement la question de la parentalité est sensible à ce sujet.
Evidemment, plus que d’autres couples, nous envisageons les malformations possible, le fossé générationnel; le risque de décès, la question du renoncement et de l’âge limite. Nous serons, si Dame Nature le veut bien, des parents hors normes, mais sans aucun doute des parents qui auront désiré leur enfant du fond de leurs tripes.

De la solitude et de l’incompréhension

Dès que nous avons évoqué notre désir, nous nous sommes globalement heurté à un mur d’incompréhension.
Un enfant, chez un couple entre vingt et quarante ans, est attendu comme un cadeau par toute la famille.
Chez nous, non.
Personne n’attend cet enfant pour nous ; personne ne s’inquiète de sa non-venue, personne ne s’impatiente, sinon nous.
Quelque part, il est un enfant du non-désir.
Et je demande à D. « Est-ce que ça suffit d’être à deux pour vouloir et faire un enfant ? »
Un enfant coupé du reste de sa fratrie, un enfant peut-être unique au sein de la nichée, un enfant désapprouvé.
Alors quand l’infertilité est venue se joindre à cette danse, la douleur en a été décuplée, comme s’il s’agissait d’une punition divine.

Pourquoi me plaindre, moi qui m’inflige un traitement, quand il me suffirait de faire un enfant avec un autre homme ?
Pourquoi le plaindre lui alors qu’il a déjà des enfants et que ce n’est plus de son âge ?
Pourquoi contribuer au trou de la sécurité sociale pour un caprice décalé?
Et au milieu, du chagrin, de la solitude et du vide.

Une fois n’est pas coutume, le salut est presque venu du corps médical. Pourtant certains centres refusent les couples dont l’homme est trop âgé….
Pas l’ombre d’une remarque sur notre histoire ni sur notre désir.
Enfin.
On nous a offert de l’aide.
Lors du premier rendez-vous, j’ai failli pleurer d’émotion pour ce simple fait : l’absence de jugement.
« Vous voulez un enfant, vous rencontrez des difficultés et on va vous aider ».
Pourtant, encore maintenant, je me sens mal à l’aise quand je vais à la maternité. J’ai peur du regard désapprobateur, de l’incompréhension. Je considère presque l’éventualité d’un échec comme allant de soi, alors que je suis absolument certaine de mon désir d’enfant.

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5 réflexions au sujet de « Comme des imposteurs… »

  1. À la fois touchée et troublée par ton billet. Merci de te livrer ainsi.
    Je ne doute pas un seul instant que vous serez de formidables parents, aimants.
    Je trouve si injuste que, de par cet écart d’âge, on puisse penser que ce désir de parentalité ne mérite pas que l’on s’y penche sérieusement…
    Courage à vous deux. J’ai envie de vous dire de ne rien lâcher…

    1. En fait, on ne sait jamais à l’avance quel type de parents nous serons. Disons, de manière mieux formulée, que nous ne serons ni meilleurs ni pires que les autres parce que nous serons différents.

  2. J’étais passée au dessus de ton article! Je comprends tes doutes et ton sentiment de solitude… Je ne savais pas que ton conjoint était déjà père mais je devinais une différence d’âge au dessus de la moyenne.
    Pfff, c’est compliqué, tout ça. Heureusement que votre centre ne vous a pas enfoncé !

  3. Merci de nous faire confiance au point de partager la partie privée de ton histoire.
    Je ne savais pas que certains centres refusaient des couples dont l’homme est jugée trop âgé.
    C’est rassurant de voir que ton centre a fait preuve d’absence de jugement.

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