Quand j’avais 20 ans, j’ai arrêté de manger.

J’ai déjà abordé, et sous mon ancien pseudo, la question des TCA ( troubles du comportement alimentaire) et de la PMA.
Non point que je voue un culte aux problèmes médicaux rimant en A, mais que voulez-vous, Dame Nature a son sens de l’humour que le sens de l’humour ignore.

Donc, à 20 ans, j’ai arrêté de manger.

Ma vie et mon histoire familiale avaient été une longue succession de mensonges ; ma mère me gardait sous son aile comme un petit être fragile; mon conjoint faisait une grave dépression ; j’avais le sentiment d’être imparfaite mêlé à cet autre sentiment que l’on ne voyait que la part de moi qui était gentille, intelligente… Moi, je me sentais si laide intérieurement, si sale…. si impuissante. Pourtant, on me demandait toujours plus (garder des secrets, gérer ceci, gérer cela) et je n’arrivais plus à dire à quel point je n’en pouvais plus.
Je ne vous livrerai pas mon enfance dans les détails car tout un article n’y suffirait pas et je ne suis pas sûre d’avoir envie de vous la raconter là, maintenant.

J’avais 20 ans et pourtant, j’avais le sentiment d’en avoir vécu 60. J’étais épuisée, lessivée de la condition humaine, dégoûtée d’être. Je croyais être arrivée au bout de ce que j’avais à vivre.

Le soir, je me regardais nue dans la glace et je pleurais.
J’avais l’impression que mon corps m’envahissait, que je prenais trop de place, que je ne pouvais pas contrôler ce corps. Le moindre pli de graisse m’écoeurait, me rappelait le côté obscur de mon être, la perte de contrôle. Je m’imaginais grossir et grossir encore….
J’avais pourtant toujours été une sylphide, atteignant difficilement 50 kilogrammes.

J’ai commencé par faire du sport. Pour être plus parfaite. Pour être la fille major de promo intelligente et sportive.

Puis j’ai décidé de réduire mon alimentation.
2000 calories.
Puis 1800, le régime hypocalorique de base.
Puis 1500, le régime hypocalorique sévère.
Puis 1200, les dépenses énergétiques de base.
Puis 1000, la barrière symbolique.
Puis 800, pour être en dessous de 1000.
Puis 500, pour être à la moitié de 1000.
Puis 150.
Un yaourt à 16h, une soupe le soir avec quelques champignons crus.

Et puis plus rien.
Du thé, du café et du chewing-gum sans sucre auquel je rajoutais des sucrettes toutes les heures pour tromper les hypoglycémies. Parfois, je mâchouillais un bout de pain que je crachais.

Cela veut dire ne plus dormir.
Dans les quelques heures de sommeil, rêver de nourriture, de marrons glacés, retrouver exactement le goût du marron glacé. Etre incontinente. Etre quelque part, faire sous soi et ne pas s’en rendre compte. Etre bouffie d’oedèmes. Avoir mal. Très mal. Tenir des propos à la limite de la cohérence. Perdre ses cheveux (que je n’ai plus jamais coupés).

Et puis l’hôpital.
ENFIN.
La réanimation. La sonde naso-gastrique.
Le geste de manger m’était devenu totalement étranger. Impossible. Comme un viol. La sonde m’a sauvée parce que la machine a fait ce que je ne pouvais plus faire : prendre la responsabilité de me nourrir.
Au début, j’ai lutté : je me sauvais de la chambre la nuit pour monter et descendre les escaliers de l’hôpital…. J’avais envie de mourir. Tous ces mois d’ efforts pour disparaître physiquement, pour devenir une pure âme détachée allaient être anéantis.
Ma mère était là tous les jours, malfaisante, blessante.
J’avais refusé que l’on prenne le moindre cliché de mon état. Elle est venue avec mon beau-père et elle m’a prise en photo reliée à la sonde, de force, derrière la porte fermée de la chambre. Je me souviens avoir pleuré et avoir hurlé.

Et puis l’hôpital a compris. Ils ont réduit les visites et puis ils ont interdit à ma mère de venir.
A cette époque, mon conjoint a fait un infarctus.
J’ai pris sur moi ; j’ai accepté de faire confiance à l’hôpital. J’ai revu mon père après plusieurs années de séparation. Sans ma mère, j’ai accepté de guérir pour moi. J’ai accepté de vivre. J’ai accepté d’être forte. J’ai rempli des carnets, tous les jours. Je ne les ai jamais rouverts mais je les ai pieusement conservés.
On m’a trouvé une place en appartement social pour ma sortie d’hôpital et j’ai obtenu un versement direct de ma pension alimentaire sur mon compte ; j’ai mangé une fraise, le jour de ma fête le 07 mai 2006.
Il a fallu des semaines et des semaines, au rythme de trois poches hyperprotéinées de 700 calories par jour, six heures par jour, tel un cordon ombilical, bercée par le rouage de la machine, pour que je me rétablisse.

Je suis sortie de l’hôpital fin juillet. On m’avait retiré la sonde le 11 juillet, la veille de la finale de la Coupe du Monde.
En septembre, j’ai repris la Fac.
En janvier mon conjoint a retrouvé un emploi.
J’ai décroché ma licence haut la main. Trois ans plus tard, j’arrivais 10e nationale au concours du CAPES et j’étais admissible à l’agrégation.

J’ai vaincu l’anorexie.

Mais n’allez pas croire que tout soit si facile.

Arrêter le sport et continuer à manger pendant les mois d’essai. M’injecter des hormones en acceptant le risque de la prise de poids.
Je n’ai aucune balance chez moi et je suis incapable d’estimer une variation de poids de manière impartiale ; alors j’ai peur. Peur de grossir sans mettre au monde d’enfant.
Quand je regarde mon reflet, j’ai beau ne peser que 50 kilos et être parfaitement consciente que mes côtes sont saillantes ; je me (res)sens toujours trop grosse.
Cependant, vous pouvez manger avec moi et vous ne vous apercevrez de rien. Car oui, aujourd’hui, j’aime manger.
Je souris quand j’entends : « Pfff, t’as de la chance, tu manges tout le temps et tu ne grossis pas, la nature est injuste ». (et Dieu sait que j’en connais un rayon niveau injustices de la nature) Je suis la fille qu’on attend au repas parce que je suis la dernière. « Tu bavardes trop » . Personne ne sait que mon cerveau ne m’autorise que des repas fractionnés, que mon sentiment de satiété est très rapide, que je l’ai dressé… Que tu ne me feras pas manger de crème au beurre et que je n’associe pas viande grasse et dessert.
Toujours dans ma tête, la petite voix qui compte, qui compte les calories qui rentrent et les calories qui sortent. Une musique en sourdine, parfois plus forte quand je suis stressée ; mais une petite voix qui n’a plus vraiment d’incidence sur ma vie.

Aujourd’hui, je dirais néanmoins de moi que je suis apaisée.
J’ai la force de lutter contre l’infertilité et d’aller travailler ; je suis en excellente santé. Quand on me pèse aux rendez-vous médicaux, mon poids est d’une stabilité confondante.
J’ai toujours cette angoisse horrible qui monte quand je tombe par hasard sur un reportage touchant à l’anorexie, cette peur d’être un jour confrontée à un(e) élève malade.
Je côtoie régulièrement une collègue anorexique (et infertile) et elle connaît mon parcours. En fait, nous nous sommes reconnues mutuellement. Je peux détecter en quelques jours une personne souffrant de troubles alimentaires , j’en connais tous les rituels, tous les troubles, toutes les excuses….
Parfois nous en discutons. Elle sait juste que je suis là, au cas où. Je souffre énormément de cette proximité et de la vue de son corps décharné qui renvoie à mon vécu ; je sais aussi que je suis impuissante, totalement impuissante. Que je peux juste être là.
Il n’y a qu’en soi que l’on peut trouver la force de survivre.

La maternité a transformé le rapport que j’ai à mon corps.
Il a beaucoup souffert et il est capable de courir, d’être beau, de me suivre dans cette folle aventure de la PMA. Un jour, peut-être, il me permettra d’être mère. Alors je lui dois de le respecter, de le préserver et de l’aimer. Mon corps a une capacité de résilience extraordinaire ; je ne lui en serai jamais assez reconnaissante.

Je peux te dire que je ne serai plus jamais anorexique. Parce que je peux te dire que je ne referai jamais le chemin de la guérison, long, douloureux, exigeant, violent et surtout parce que la vie libérée des TCA est d’une beauté à couper le souffle, même en PMA. Parce qu’un marron glacé est une de ces merveilles de la vie. Parce que si mon cerveau a souffert d’hypoglycémies prolongées ; la pensée n’est véritablement puissante que lorsqu’elle est nourrie. Si l’on a des idéaux, des choses à dire, à prouver, à démontrer ; alors il faut vivre.

Je ne cacherai jamais cette maladie dont j’ai souffert.
On dit souvent : « 1/3 de mortalité, 1/3 de guérison partielle, 1/3 de guérison complète ».
Sache que tu peux aussi  être dans le dernier tiers.

Si tu es malade et que tu me lis , si tu te dis que tu ne pourras jamais manger normalement, que tu n’accepteras jamais quelques grammes de plus, que guérir c’est retourner à une vie que tu hais, sache qu’il existe une autre voie. Sache que tu vaux beaucoup plus que cette bête immonde qui te dévore pendant que tu t’affames.
Va t’allonger aux premiers rayons du soleil dans un pré baigné de chaleur et écoute le souffle du vent sur ta peau jaune et rugueuse.
Au fond de toi, il y a quelque chose à défendre. Manger te permettra de danser jusqu’au bout de la nuit, de visiter un pays inconnu, de sauver quelqu’un, de faire l’amour, de donner et de recevoir.
Alors dans quelques années, tu pourras courir dans la prairie à plein poumon dans les premiers rayons du soleil, sentir ce corps si solide et si fidèle rafraichi par le vent , et rentrer manger ce marron glacé sans y penser. Tu pourras considérer le chemin parcouru et tu pourras écrire : « J’ai vaincu l’anorexie. »

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10 réflexions au sujet de « Quand j’avais 20 ans, j’ai arrêté de manger. »

  1. Merci pour ton témoignage. J’espère qu’il aidera beaucoup de lecteurs et de lectrices. Et là, après avoir lu tout ça, on a juste envie de t’envoyer une belle boîte de marrons glacés. Allez, soyons fous, ceux de Pierre Hermé, des marrons glacés que même quand tu n’aimes pas ça, tu te damnerais pour en avoir une ration supplémentaire. Parce que vouloir porter la vie, c’est d’abord porter l’envie de vivre, et l’appétit de vivre… Des bises

  2. Très beau témoignage, de vie, de victoire. Et oui il y a sans doute un lien entre TCA et infertilité: physique (il n’y a plus de menstruation en général chez une anorexique et le corps féminin est « fait » pour stocker un peu de gras justement en prévision des grossesses…), et qui sait peut être aussi psychologique, car l’anorexie est aussi une recherche de la perfection absolue et comment savoir si on va « réussir » à être enceinte, à porter un enfant, à le faire naître en bonne santé ? J’ai aussi beaucoup réfléchi à ces questions et je crois qu’il peut y avoir un lien, une angoisse sourde quelque part qui « empêche » même s’il y a aussi des causes médicales avérées et indéniables, et masculines, à l’infertilité vécue. Voire un échappatoire en comme tu le dis « attirant » (inconsciemment bien sûr) des spermatozoides défaillants (comme ça l’imperfection est partagée et on a une bonne raison de ne pas réussir…). En tout cas bravo à toi et que ton témoignage puisse servir. Apo

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